Un problème public sans public ? Les enjeux de l’antibiorésistance

Par Loïc Durler, Fanny Fournier, Camille Louradour et, Nicolas Léger | vendredi 2 février 2018
Crédit photo : Cheick Saikou

Crédit photo : Cheick Saikou

La revue semestrielle Questions de communication consacre en 2016 un numéro spécial sur la construction du problème public de « l’antibiorésistance », c’est-à-dire la capacité d’un micro-organisme à résister aux effets des antibiotiques. Cette revue universitaire met un point d’honneur à réunir des contributions pluridisciplinaires : différentes approches dans le domaine des sciences humaines et sociales se confrontent, se croisent et s’alimentent mutuellement, et font ainsi naître des débats. Dans ce numéro, les différentes collaborations s’articulent autour de l’antibiorésistance. Si l’expression a été popularisée au cours de ces dernières années, notamment à travers les médias, le phénomène scientifique reste méconnu du grand public. Pourquoi cet écart entre reconnaissance d’un danger par le monde scientifique et prise de conscience collective et publique ? Les auteurs reviennent sur ce phénomène, un problème en quête de publics. Lire la suite

Des « oiseaux de malheur » aux communicants de crise : communiquer la mauvaise nouvelle au fil des siècles

Par Pauline COURBÉ DUBOST, Yohann GARCIA, Clément LEBOURG, Léa PETIT | vendredi 26 janvier 2018

Compte rendu critique du vingt-cinquième numéro de la revue d’histoire politique Parlement[s] :

« Assassinat d’Henri IV et arrestation de Ravaillac, le 14 mai 1610 » de Charles-Gustave Housez (1858)

« Assassinat d’Henri IV et arrestation de Ravaillac, le 14 mai 1610 » de Charles-Gustave Housez (1858)

À l’occasion de son vingt-cinquième numéro, paru au premier trimestre de l’année 2017, la revue Parlement[s] consacre un important dossier aux « oiseaux de malheur », définis par Michel Cassan, coordinateur et directeur de ce numéro thématique comme des porteurs de mauvaises nouvelles. La mauvaise nouvelle étant « assimilable à un évènement ayant la capacité de bouleverser soudainement la psychologie collective de l’opinion », une même réalité peut néanmoins être inquiétante ou sinistre pour les uns et heureuse pour les autres… Les études de cas recueillies dans ce numéro visent à fournir un échantillon de l’information et de la « communication politique » – risquons l’anachronisme – diffusées par des autorités étatiques et urbaines, confrontées à une mauvaise nouvelle et à la nécessité de la transmettre à leurs administrés. Les articles s’attachent à analyser les attitudes des autorités devenues des « oiseaux de malheur » et à dégager d’éventuelles similitudes entre leurs initiatives, leurs gestes, leurs pratiques ainsi que les rituels au cours des siècles. Lire la suite

Se servir des médias sans leur être asservi ? Une analyse de l’entrée en politique de François Ruffin

Par Sandrine Nkouoh, Anabelle Patier, Benjamin Chamblain, Hugo Rémond-Marques, Quentin Rousset | lundi 8 janvier 2018

ob_108ee3_francois-ruffin-a-amiens-07-171Élu député de la première circonscription de la Somme le 18 juin 2017, au deuxième tour des élections législatives, le journaliste et militant de gauche François Ruffin déploie depuis cette date, au sein du groupe parlementaire La France Insoumise (LFI), une stratégie de mise en scène publique de soi qui détonne dans un paysage politique dominé par le consensus « social-libéral » de La République en Marche (LREM), le parti du président Emmanuel Macron. Fondateur du journal alternatif Fakir en 1999, critique acerbe des méthodes de formation des journalistes (Les Petits Soldats du journalisme, 2003), auteur de plusieurs enquêtes journalistiques et essais politiques (Quartier Nord, 2006 ; La Guerre des Classes, 2008 ; Leur grande trouille, 2011 ; Comment ils nous ont volé le football, 2014), François Ruffin se fait connaître du grand public en 2016 en tant que co-initiateur du mouvement Nuit Debout et réalisateur du documentaire « Merci Patron ! », qui totalise plus de 500.000 entrées en salle et obtient le césar 2017 du meilleur documentaire. Bien qu’il soit très critique à l’égard de l’emprise des « communicants » sur la vie politique, à qui il reproche de renforcer la coupure entre les élus et les citoyens, sa manière très personnelle d’incarner le rôle de député peut toutefois être interrogée sous l’angle de la sociologie politique de la communication. Comment ce militant-journaliste, longtemps resté en-dehors du champ politique national, se lance-t-il dans la course électorale et parvient-il à s’affirmer dans les débats parlementaires ? Comment ce critique radical des médias et du journalisme en vient-il à multiplier les interventions dans les émissions grand public des médias audiovisuels, et à quel prix ? Quelles prédispositions liées à sa biographie personnelle et professionnelle permettent de saisir cette « prise de rôle » (au sens de Goffman) pleine de paradoxes ? Lire la suite

Act Up Paris : la (re)construction d’un symbole de la lutte contre le sida

Par Angélique Simonnet, Inès Schmitt, Maurane Sioul, Nancy Strazel | jeudi 4 janvier 2018

Après plusieurs années de silence, l’association Act Up Paris revient sur le devant de la scène médiatique avec la sortie, le 23 août 2017, du film 120 Battements par Minute de Robin Campillo. Le film est un succès en salle et remporte le Grand Prix du jury au festival de Cannes. Act Up Paris est une association de lutte contre le sida créée en 1989 à l’initiative de Didier Lestrade, Pascal Loubet et Luc Coulvain. Leur modèle de référence est Act Up New York, dont ils importent les formes d’actions militantes (die in, zap…). Act Up se démarque ainsi d’emblée des autres associations de lutte contre le sida car ses membres veulent mettre en place une nouvelle forme d’engagement militant. Act Up Paris critique les premières associations, notamment AIDES et ARCAT, dont le rôle de médiateur entre les malades et la société, visant à lutter contre la stigmatisation, aurait exclu les malades de la lutte. Act Up souhaite à l’inverse donner un rôle actif aux séropositifs. Elle 184359inaugure une prise de parole publique des malades du sida, qui sont invités à s’exprimer à la première personne. Act Up fait le choix de se présenter comme une association de séropositifs homosexuels. Cette identité fondée sur un retournement de stigmate ne lui a pas permis d’accéder à un statut d’association d’utilité publique, contrairement à AIDES, devenue fédération nationale en 1990, dont les objectifs médicaux concernent la population dans son ensemble et donc « l’intérêt général » au sens des pouvoirs publics[1]. Dès son apparition, Act Up Paris est donc un collectif militant triplement marginal, à la fois sur le plan de ses discours revendicatifs, de son répertoire d’action et de sa reconnaissance institutionnelle. Le choix du réalisateur Robin Campillo de l’ériger, trente ans plus tard, en symbole de la lutte contre le sida interroge les mécanismes de construction sociale des symboles à l’heure des médias de masse. Act Up s’est en effet fait connaître par des actions médiatiques spectaculaires qui n’avaient pas vocation à s’inscrire dans le temps long. Il convient dès lors de s’interroger sur l’enjeu mémoriel que représente le film 120 Battements par Minute pour cette association. Pourquoi le militantisme d’Act Up s’est-il imposé dans la mémoire collective et comment le film peut-il contribuer à transformer les représentations collectives de l’association ? Lire la suite

Les dazibaos, outils d’expression populaire ou relais de la propagande maoïste ?

Par Mélissa Tacita, Fauz Tauk, Manon Tissier, Pierre Vendeix, et Lucie Verpraet | jeudi 21 décembre 2017

Dazibao, ce terme chinois que l’on peut traduire par « journal à grands caractères » désigne des affiches réalisées en Chine par les citoyens, parfois anonymement[1]. Ils constituent un moyen de communication populaire rapide et bon marché. Selon des récits de voyageurs[2], leur origine remonte au temps de la Chine impériale, sous le règne de l’empereur Tien-te, de la dynastie Qing, au pouvoir à partir de 1644. Les dazibaos permettent l’expression publique de désaccords vis-à-vis de la politique menée par les magistrats impériaux. Les passants se réunissent devant ces affiches pour les commenter. Après la période impériale, la pratique des dazibaos se marginalise. Il faut attendre l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir en 1949 pour faire renaître cette vieille tradition populaire[3]. L’objectif déclaré était de favoriser des actions collectives en vue de combattre les injustices perpétrées par les autorités[4]. Le dazibao est ainsi conçu en Chine comme un outil visuel de dénonciation de faits sociaux et politiques, un outil de libre expression qui sert à relayer l’annonce de mouvements sociaux ou la diffusion d’idées nouvelles. Ils peuvent prendre la forme d’un simple texte, d’un article de journal, d’un divertissement satirique, d’une question, d’une information, d’un poème, d’un bon mot, ou encore d’un slogan. Ces affiches sont ensuite placardées partout où cela est possible dans l’espace public, dans des universités, des usines, des lieux de passage, des lieux d’exercice du pouvoir, pour être lues par le plus grand nombre. L’histoire des dazibaos permet ainsi d’interroger celle de la communication politique, souvent réduite aux seuls pays occidentaux[5]. Comment ce média, à l’origine conçu comme un outil de libre expression et de communication populaire, a pu devenir un outil de la propagande maoïste, favorisant le consensus interne autour du régime communiste, tout en renvoyant une image de liberté d’expression à l’étranger ?

Chinois réunis devant des dazibaos. Source : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/09/chine-dazibao_19.

Chinois réunis devant des dazibaos.
Source : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/09/chine-dazibao_19.

Lire la suite

Reporterre, le quotidien en ligne de l’écologie : un journalisme comme les autres ?

Par Julie Monrose, Corentin Lochon, Anthony Meignen, Soraya Liveze, Hyunkyu Lim, Jessica Luron | mardi 19 décembre 2017

Le 28 novembre 2013, le site d’information en ligne Reporterre publie le premier reportage de la presse française sur l’opposition au projet de barrage de Sivens, dans la vallée du Testet (Tarn). Le traitement de fond du dossier offert aux lecteurs contribue à asseoir sa crédibilité journalistique et à accroître son lectorat. Cet épisode marque un tournant dans la reconnaissance professionnelle de ce média dans le champ journalistique, qui devient une source d’information crédible dont l’expertise est recherchée par d’autres médias. AujLogo de Reporterreourd’hui encore, Reporterre apparaît comme un « média alternatif » de référence sur l’écologie. Néanmoins, certains journalistes considèrent ses collaborateurs davantage comme des militants que comme de véritables journalistes. Cette apparente contradiction entre militantisme et journalisme interroge. Si l’on se réfère aux représentations socialement dominantes des rôles de journaliste et de militant, l’idée d’un « journalisme militant » semble relever de l’oxymore. Un journaliste est, dans la vision qu’en offre les manuels et écoles de journalisme, un professionnel dont le métier « consiste à recueillir et traiter des informations à destination d’un public » [1]. A la recherche de la véracité des faits, il doit donc mettre de côté ses opinions personnelles, adopter une posture distanciée. Le militant, lui, apparaît comme une personne qui défend activement une cause, le plus souvent au sein d’une organisation dédiée (collectif, association, syndicat, parti, etc.). Cherchant par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions, sa posture est résolument engagée. Ces représentations qui opposent le journaliste distancié, d’un côté, et le militant engagé, d’un autre, reposent toutefois sur des bases juridiques et historiques fragiles. En France, d’un point de vue légal, il suffit pour être reconnu comme journaliste professionnel d’exercer ce métier dans une publication quotidienne ou périodique, ou dans une agence de presse, et d’en tirer le principal de ses revenus[2]. Rien n’est dit sur les normes et modalités d’exercice concrètes de la profession. Rien n’interdit en conséquence, de considérer légalement les collaborateurs de Reporterre comme des journalistes. Selon quels critères un journaliste qui traite d’écologie dans ce quotidien en ligne devrait-il être considéré comme plus « engagé » qu’un journaliste qui traite des marchés financiers aux Echos, des affaires gouvernementales au Monde, des tendances culturelles du moment à Libération ou de l’industrie de l’armement au Figaro ? La mise à distance des critères d’excellence journalistique conventionnels dans un média comme Reporterre interroge ainsi la définition même du journalisme aujourd’hui. Lire la suite