Manifestation contre Marine Le Pen à Oxford

Publié le lundi - 23 mars 2015
MLP

Crédits photo : Justin TALLIS / AFP

Les partis d’extrême droite gagnent en importance et en légitimité politique dans un certain nombre de pays européens. Certains partis d’extrême droite clamant leur euroscepticisme sont ainsi arrivés en tête aux élections européennes de 2014. Le Parti du peuple danois (DF), une formation d’extrême droite anti-immigrés et eurosceptique, est ainsi arrivée en tête du scrutin au Danemark avec 23,1 % des voix, tandis qu’en Grande-Bretagne, le parti eurosceptique UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) obtenait 26,8 % des suffrages (1) – un score historique. En France, le Front national a obtenu pour sa part 25% des voix. (2) Un sondage BVA pour iTELE, annonce pour les élections départementales des 22 et 29 mars prochains une victoire du Front national avec 26% des voix,  « au coude à coude avec l’UMP (25%) ». (3) La retentissante déclaration du Premier Ministre français, Manuel Valls – « j’ai peur pour mon pays » (4) – est venue souligner l’inquiétude croissante de la classe politique envers la monté du Front National et le danger qu’il représente à leurs yeux pour le peuple français et pour l’union européenne. Cette inquiétude est partagée en Angleterre, pays dans lequel le Front National a mauvaise réputation, notamment auprès de nombreux étudiants. Le parti est considéré comme « fasciste », « raciste », « islamophobe » et opposé à l’Union européenne. (5)

Suite à l’attaque du 7 janvier 2015 visant l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, la question de la liberté d’expression est plus que jamais d’actualité. C’est dans ce contexte que Marine Le Pen a été invitée le 5 février 2015 à prendre part à une conférence-débat au sein de la prestigieuse université d’Oxford en Angleterre. L’objectif de cette conférence a été de confronter les idées des étudiants de l’université d’Oxford et les idées de Marine Le Pen sur la liberté d’expression ainsi que sur l’Union européenne et l’immigration. L’association des étudiants de l’université d’Oxford est à l’origine de cette invitation. En Angleterre, les associations d’étudiants (Students Unions) jouent un grand rôle dans l’organisation de la vie étudiante et de leurs activités  (bénévolat, sport, associations et clubs, etc.).

L’annonce de la venue de la présidente du Front national à Oxford a scandalisée un certain nombre d’étudiants car bon nombre d’entre eux se souviennent encore de l’expression « détail de l’histoire » utilisée par Jean-Marie Le Pen à propos de l’holocauste. Une manifestation a donc été organisée par les étudiants pour  montrer leur indignation. Plus de trois cents personnes se sont réunies dans les rues en scandant « Le Pen never again ! No to islamophobia ! No to fascism !  ». (6)

Cependant, les avis sont très divisés sur sa venue. Les manifestants estiment qu’il est dangereux d’offrir un espace d’expression à une personne qui représente la « haine » et la « division » dans son pays et au sein de l’Europe. (7) Ils ont donc décidé de manifester afin de lancer un message de soutien à la France et montrer que, de l’autre côté de la Manche, certains sont prêt à lutter contre la montée de l’extrême droite en Europe. Cet événement soulève une question difficile : faut-il, au nom de la liberté d’expression, accorder au Front national un espace supplémentaire de prise de parole, au risque de contribuer à le « dédiaboliser » et à légitimer ses idées ? L’influence d’une telle intervention est difficile, voire impossible à évaluer, étant donné notre manque de recul par rapport aux événements. Annie Teriba, étudiante en histoire et en science politique, estime que cette invitation peut contribuer à légitimer le discours du Front national. Ce dernier ne ratera sûrement pas une occasion de mettre en avant le fait que l’université d’Oxford, une institution universitaire de renommée mondiale, l’a accueillie à la suite de Richard Nixon, Winston Churchill, le  Dalai Lama ou Mère Teresa ! La valeur symbolique de cette université peut avoir un effet positif sur l’image du parti en France et à l’étranger. De plus, cette tribune accordée à Marine Le Pen lui permet d’exprimer ses idées au-delà des frontières françaises. Un certain nombre d’associations telles qu’Oxford rs21, NUS Black Students Campaign, London Black Revs mais aussi Stand up to UKIP ont créé une page Facebook afin de mobiliser et de protester contre cet évènement « pour montrer que le fascisme n’est pas le bienvenu à Oxford.» (8) Une autre question qui a agitée les milieux étudiants est de savoir pour quelles raisons l’Université d’Oxford se devait d’inviter Marine Le Pen pour débattre d’un sujet telle que la liberté d’expression ? Les membres de la Student Union d’Oxford qui est à l’initiative de cette conférence justifient leur décision en rappelant que Marine Le Pen est la « présidente du Front National, troisième parti français arrivé en tête aux élections européennes », mais aussi qu’elle fait partie des « 100 personnalités les plus influentes du monde du magazine Times en 2011 ». (9)

La considérant comme une personnalité « influente » et « compétente », l’association des étudiants a estimé qu’il était pertinent d’inviter Marine Le Pen à débattre sur les questions de la liberté d’expression et de l’immigration. Certains étudiants estiment en effet qu’il est important, au nom du principe de la liberté d’expression, d’accorder une tribune à tous. Ils se disent curieux d’entendre la vision de la présidente du parti d’extrême droite sur la liberté d’expression, la « monté de l’islam » ou encore la place de la France et de la Grande-Bretagne dans l’Union Européenne.(10) C’est notamment le cas de Maddy Wild, étudiante en géographie qui, malgré un désaccord avec les idées politiques de Marine Le Pen, considère que la liberté d’expression est primordiale et qu’elle ne doit exclure personne. Benjamin Evans, étudiant en science politique, en philosophie et en économie à l’université d’Oxford estime, quant à lui, que la manifestation est « contre-productive » et « ironique » car le seul moyen de remettre en questions ses idées serait d’ouvrir le débat pour les comprendre et ainsi mieux les réfuter. D’autres étudiants qui ont assistés à la conférence sont tout simplement d’accord avec un certains nombre d’idées frontistes, notamment sur l’immigration. (11) Lisa Wehden, la présidente de l’association des étudiants de l’université d’Oxford, explique qu’une invitation par la Student Union n’est en aucune façon une marque de soutien ou d’acceptation des idées des invités. Au nom de la liberté d’expression, elle encourage le débat afin que les étudiants se fassent leur propre opinion sur un certain nombre de sujets d’actualité.(12) Marine Le Pen ne semble pas être l’unique invité politique qui ait suscité la controverse. Ainsi, Nick Griffin, homme politique britannique et leader du Parti National Britannique (BNP) de 1999 à 2014, a aussi été invité à plusieurs reprises par l’université d’Oxford à participer à une conférence-débat. Nick Griffin est un personnage controversé dans le pays notamment à cause de ses prises de position radicales comme la négation de la Shoah. (13) Il est aussi connu pour ses propos homophobes. En 2013 il a participé aux cotés du Front national à la « Manifestation pour tous ». Des manifestations ont eu lieu à sa première invitation en 2007. Du fait d’une trop importante opposition son invitation à été annulé en 2013.

L’invitation de Marine Le Pen par l’université d’Oxford n’est pas neutre. Les élections départementales représentent un enjeu majeur pour le Front national, en particulier parce qu’elles sont susceptibles d’être perçues comme un test avant les élections présidentielles de 2017. Marine Le Pen compte sur ces élections départementales pour assoir son influence en France En bonne professionnelle de la politique, la présidente du Font National est en « campagne permanente ». (14) Ses passages à la télévision, à la radio et les meetings sont de plus en plus nombreux. Toutes les occasions sont bonnes pour faire circuler ses idées et sa politique. Le 13 mars 2015, elle est ainsi l’invitée de la journaliste Hola Gorani sur CNN. (15) La journaliste interviewe Marine Le Pen sur la progression de l’extrême droite en France. Elle aborde aussi les accusations de racisme et d’homophobie adressées à des membres du Front national. L’épisode illustre le fait Marine Le Pen semble être entrée, depuis quelques années, dans un processus de banalisation de sa présence dans les médias, que certains qualifient même de « peopolisation ». (16) Elle est tour à tour interviewée par une chaine de télévision américaine mondialement connue, invitée par l’association des étudiants de la prestigieuse université d’Oxford – même la chanteuse Madonna, icône internationale, déclare souhaiter prendre un verre avec elle ! Cependant, si Marine Le Pen fait l’actualité, il est difficile d’estimer l’influence de cette visibilité publique sur les électeurs. Le chercheur en sciences de l’information et de la communication Jacques Gerstlé considère que l’intérêt des médias pour un sujet, en particulier lors d’une campagne, relève d’un « mécanisme persuasif de l’information » qui n’est pas sans effets sur les électeurs au moment de mettre leur bulletin dans l’urne.(17) Par un  « effet d’amorçage », entendu comme « une modification momentanée des critères de jugements sous l’effet d’une information temporairement plus accessible », les Français au moment d’aller voter, évalueront les acteurs politiques en ayant à l’esprit ces critères de jugement.  Or ces critères font partie de l’agenda de Front National, qui mise sur des sujets tels que l’immigration, « la monté de l’islam en France », l’Union européenne et la sortie de la zone euro.

Ainsi la participation de Marine Le Pen à une conférence débat organisée par l’université d’Oxford a suscité la controverse, comme en a témoigné la manifestation organisée pour contester sa venue. Néanmoins nombreux ont été les étudiants à participer à cette conférence, certains cherchant simplement à comprendre, d’autre partageant les idées de l’extrême droite. La question de l’impact réel d’un tel événement reste ouverte. Une telle invitation ne participe-t-elle pas à la normalisation et à la banalisation des idées du Front National ? Pierre Bourdieu souligne l’importance des effets symboliques des rituels politiques : « L’abondance des micros, des caméras, des journalistes, des photographes est, à la manière du skeptron homérique, la manifestation visible de l’audience accordée à son orateur, de son crédit, de l’importance sociale de ses actes et de ses paroles ». (18) Ainsi cette forte exposition publique de Marine Le Pen peut être aussi bien perçue comme le simple reflet de ses succès électoraux auprès des Français et comme un facteur de légitimation de son parti politique.  Avec les résultats des élections départementales nous aurons des données supplémentaires pour mesurer la progression du front National en France.

Camelia Peter


 

(1)        Parlement européen, Résultats des élections européennes 2014, consulté le 24 février 2015, disponible à l’adresse suivante : http://www.europarl.europa.eu/elections2014-results/fr/country-results-uk-2014.html#table02

 

(2)           Le Monde, « Les pays où les extrêmes sont arrivés en tête », LeMonde.fr,  26.05.2014 à 00h31, mis à jour le 26.05.2014 à 01h44, consulté le 24 février 2015, disponible à l’adresse suivante : http://www.lemonde.fr/europeennes-2014/article/2014/05/26/les-pays-ou-les-extremes-sont-arrives-en-tete_4425709_4350146.html

 

(3)              Auteur inconnu, Sondage sur les élections départementales : le FN en tête, le PS à la peine, Leparisien.fr, Le Parisien Liberé, SAS, le 31 janvier 2015, modifié le 31 janvier 2015 à 22 :00, consulté le 24 février 2014, disponible à l’adresse suivante : http://www.leparisien.fr/politique/sondage-elections-departementales-le-fn-en-tete-le-ps-a-la-peine-31-01-2015-4495621.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.co.uk%2F

 

(4)               Le Monde, Manuel Valls : « J’ai peur pour mon pays. J’ai peur qu’il se fracasse contre le FN », lemonde.fr, 9 mars 2013, mis à jour le 9 mars 2015 à 11 :12, consulté le 10 mars, disponible à l’adresse suivante : http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/03/09/manuel-valls-j-ai-peur-pour-mon-pays-j-ai-peur-qu-il-se-fracasse-contre-le-fn_4589779_823448.html

 

(5)            Jon Henley and Areeb Ullah, « Marine Le Pen’s Oxford university speech delayed by protesters », The Guardian.com, 5 février 2015, consulté le 23 février 2015, http://www.theguardian.com/world/2015/feb/05/marine-le-pen-front-national-oxford-union-university-speech-delayed-protesters

 

(6)               “Le Pen, plus jamais! Non a l’islamophobie! Non au fascisme!”

 

(7)              Jon Henley and Areeb Ullah, « Marine Le Pen’s… », Op. Cit.

 

(8)              AFP, « GB: manif anti-Marine Le Pen à Oxford », LeFigaro.fr, publié le 5 février 2015 à 20 :01, modifié à 21 :27 le 5 février 2015, consulté le 24 février 2015, disponible à l’adresse suivante : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/02/05/97001-20150205FILWWW00435-gb-manif-anti-marine-le-pen-a-oxford.php

 

(9)               AFP, « GB: manif anti-Marine Le Pen… », Op. Cit.

 

(10)             Jon Henley and Areeb Ullah, « Marine Le Pen’s… », Op. Cit.

 

(11)             James Elliott, « Did you clap Le Pen’s speech? », Cherwell.org, 14 février 2015, consulté le 23 février 2015, http://www.cherwell.org/comment/opinion/2015/02/12/did-you-clap-le-pens-speech

 

(12)          Flora Dury, « French National Front leader Marine Le Pen named as latest far-right figure to speak at prestigious Oxford University Union », Dailymail.co.uk, 17 janvier 2015, consulté le 23 février 2015, http://www.dailymail.co.uk/news/article-2914734/French-National-leader-Marine-Le-Pen-speak-Oxford-Union.html

 

(13)            Marcus Dysch, Nick Griffin’s secret views revealed on Shoah and ‘organised Jewry’, thejc.com, 8 mai 2014, consulté le 24 février 2015, disponible à l’adresse suivante: http://www.thejc.com/news/uk-news/117904/nick-griffins-secret-views-revealed

 

(14)             Huret Romain, «La campagne permanente de Richard Nixon »,  in De l’Amérique ordinaire à l’État secret, Paris, Presses de Sciences Po, Coll. Académique, 2009, pages 59 à 85. URL : www.cairn.info/de-l-amerique-ordinaire-a-l-etat-secret–9782724611410-page-59.htm.

 

 

(16)            Bastien Hugues, « Marine Le Pen, une peopolitique (presque) comme les autres », lefigaro.fr, publié le 30 mars 2011, consulté le 14 mars 2015, disponible à l’adresse suivante : http://blog.lefigaro.fr/peopolitique/2011/03/marine-le-pen-une-peopolitique-comme-les-autres.html

 

(17)           Gerstlé Jacques, La communication politique, Paris, Colin, 2008.

 

(18)            Bourdieu Pierre, « La représentation politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 1981.