Daesh : Les stratégies du terrorisme « 2.0 »

Publié le mardi - 20 octobre 2015

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James Foley est le premier otage américain a être décapité par un combattant ISIS

Un fond désertique, un otage en combinaison orange  à la manière des prisonniers de Guantanamo, un combattant armé, masqué, vêtu d’un treillis : cette photo extraite d’une vidéo datée d’août 2014 montre l’exécution de James Foley, reporteur américain enlevé en 2011. Première d’une longue et macabre série, la vidéo a été méticuleusement préparée et mise en scène. Elle concentre les principaux ingrédients visuels – plans, apparence et gestes des protagonistes – qui font désormais « l’image de marque » de Daesh. L’organisation armée, créée en 2006 comme une branche d’Al-Qaïda, combat en Irak et en Syrie les forces opposées à l’islamisme radical et se vante d’avoir mis en place un véritable Etat islamique depuis 2014, s’autoproclamant « Califat ». Dans cette région du Moyen-Orient, la bataille pour le leadership politique est rude. Sur le front ouest, le président syrien Bachar El Assad dispose de l’appareil d’Etat et bénéficie de l’appui politique et militaire de la Russie. Sur le front nord-est, à la limite avec l’Irak, Daesh se bat contre les Kurdes. Pour s’imposer parmi les forces en présence, les dirigeants de Daesh ont établi une stratégie de communication mobilisant tous les moyens de communication modernes, à commencer par Internet. Son objectif est double : semer la terreur chez les opposants et recruter de nouveaux adhérents prêts à prendre les armes. Le combat de Daesh dépasse la seule confrontation armée et prend la tournure d’une véritable « course aux armements symboliques »[1]. Dans ce bras de fer engagé entre Daesh et ses opposants occidentaux et moyen-orientaux, les médias sont d’une importance stratégique capitale. Comment cette organisation terroriste réussit-elle, par ses stratégies de communication, à s’imposer politiquement et médiatiquement et à recruter de nouveaux adeptes ? Analyse.


La maîtrise des nouveaux outils de communication

L’ascension fulgurante de Daesh repose avant tout sur une rupture avec les stratégies de propagande utilisées jusqu’alors par les organisations terroristes. Jamais un groupe terroriste ne s’est aussi bien intégré à l’espace numérique. Daesh a conscience de livrer une « guerre médiatique »[2] qui contribue à le fait apparaître comme un protagoniste important des conflits politiques contemporains. Twitter, Facebook, Youtube : le groupe « État islamique » est omniprésent sur le web, et maîtrise tous les codes des réseaux sociaux. Il s’est doté de véritables moyens de communication et d’une stratégie médiatique bien plus sophistiquée que ses principaux prédécesseurs comme Al-Qaida, qui bénéficiait d’une quasi exclusivité avec la chaine qatarie Al-Jazira[3]. Pour ce faire, Daesh s’est organisé en s’entourant de professionnels. C’est le cas de Rafiq Abu-Moussab, « chargé de communication »  qui a la responsabilité des activités du groupe sur le web et dans les médias. Ce fut également le cas du rappeur allemand Abou Talha al-Almani[4], aujourd’hui décédé,  qui était chargé de faire l’apologie de l’organisation. On peut encore citer l’informaticien américain Ahmad Abousamra[5], diplômé de l’Université du Massachusetts, et membre de l’équipe technique. De multiples sociétés de médias ou de productions comme Al-Furqan, Al-Hayat ou encore Al-Itissam ont vu le jour pour penser, diversifier et mettre en œuvre la stratégie de Daesh. Il s’agit de faire de sa communication une véritable puissance de frappe en Syrie et en Irak, mais aussi partout dans le monde[6].

Daesh s’est servi du web et en particulier des réseaux sociaux pour diffuser largement ses messages. L’organisation passe outre les limites imposée par les systèmes de modération, sur lesquelles elle parvient à s’appuyer. Chacun de ses militants est devenu un émetteur potentiel, un relais des messages que diffuse l’organisation. Ainsi, en 2014, de nombreux partisans de Daesh ont ouvert des comptes Twitter. On en estime le nombre à près de 46 000 aujourd’hui. Le groupe terroriste a également développé des applications pour téléphone, comme « The Dawn of Good Tidings ». Ces dernières permettent de suivre l’actualité de Daesh et d’automatiser les tweets des combattants. Résultat : le 6 juin 2014, Al-Furqan fut capable d’envoyer plus de 40 000 tweets pendant la seule journée de la prise de Mossul. Cet investissement dans une communication de masse participe de la cohésion interne de l’organisation, en donnant non seulement à ses soldats mais à ses simples militants un rôle important à jouer dans ses stratégies médiatiques.


Créer un vide médiatique pour neutraliser les médias

A l’image d’une grande entreprise ou d’un gouvernement, Daesh semble chercher à orchestrer sa communication au millimètre près. A cette fin, l’organisation fait en sorte de contrôler au maximum les informations qui entrent et sortent de « son » territoire. De fait, cette introduction dans  « l’arène médiatique » a non seulement pour but de légitimer l’action menée, mais aussi d’imposer une interprétation du conflit à travers le contrôle des évènements[7]. Très tôt, les militants du groupe islamiste radical se sont organisés pour diminuer le nombre d’observateurs présents sur le terrain, en particulier les journalistes, afin de devenir l’unique source d’informations et de contenus (vidéos, photos) sur « l’Etat Islamique »[8]. Les meurtres de plusieurs journalistes occidentaux ont découragé beaucoup d’entre eux de se rendre sur place, renforçant la diminution des sources d’informations indépendantes. Aujourd’hui les rares journalistes présents doivent suivre des règles très strictes[9]. Ces règles -allégeance au « Calife » Al-Baghdadi, supervision et contrôle total des contenus, interdiction des contacts avec les chaines de télévision – font des rares journalistes présents des sous-traitants de la communication de Daesh.

En remplissant lui-même le vide médiatique qu’il a créé, Daesh parvient ainsi à exercer une pression sur l’ensemble des médias. Ce vide pose Daesh en « définisseur primaire » (Stuart Hall) de la situation locale, qui cumule la « crédibilité » d’une parole quasi-officielle à la construction d’un récit des événements. Non contents d’utiliser les codes du journalisme professionnel, les militants vont jusqu’à utiliser des journalistes pris en otages, comme le photographe et correspondant de guerre John Cantlie, pour présenter leurs reportages.

Faute de sources alternatives, les médias occidentaux tendent ainsi à reprendre les vidéos ou photos de Daesh pour accompagner leurs articles. Ces procédés posent aujourd’hui des questions déontologiques lorsque les journalistes font le choix d’utiliser ces matériaux, au risque de servir implicitement l’action de l’organisation terroriste. Dans cette configuration où les journalistes doivent courir après les insurgés, se pose la question de l’authenticité des documents diffusés sur internet. Il est en effet difficile de faire la distinction entre les faits réels et les mises en scène. Nous sommes donc amené à nous demander quels dispositifs ont pu ou pourraient être mise en place afin d’endiguer cette maîtrise dont dispose Daesh sur les médias. Les gouvernements occidentaux, comme les agences de presse, ont d’ailleurs dû développer des procédés spéciaux d’authentification des vidéos  afin de s’assurer de leur véracité.

L’écrivain et philosophe Laurent Gervereau explique que toute campagne de propagande vise trois effets principaux : terroriser, manipuler et convaincre[10]. Daesh, dans sa volonté d’exister pleinement dans le paysage médiatique international, ne fait pas exception à ce principe.


Une communication pour mieux terroriser

La première chose qui a frappé les spectateurs occidentaux lorsque Daesh a commencé ses activités au Moyen-Orient, fut l’extrême brutalité de son modus operandi. Une grande partie de ses vidéos s’appuie sur des images de mort d’une violence inhabituelle pour le public. La décapitation des journalistes ou des Égyptiens coptes enlevés en Libye, la mort d‘hommes et de femmes enfermés dans une cage et plongés vivants dans une piscine[11], ou encore des personnes enfermées dans une voiture détruite par un tir de lance-roquette : les vidéos de ces évènements visent à choquer et semer la peur. La mort est mise en scène, théâtralisée à travers des exécutions d’un autre âge et filmée avec une esthétique indécente. Cette violence est le reflet du refus de tout compromis qui caractérise Daesh. Chaque exécution a pour but de faire passer un message. La reprise par les médias du monde entier de ce genre d’images participe dans un sens à leur campagne de terreur.

La crainte qu’inspire Daesh n’a pas pour seule conséquence, on l’a vu, de créer un vide médiatique. Dans chacune de leurs vidéos, les membres de l’organisation cherchent à faire des exemples, à expliquer au monde leurs griefs, et à légitimer leurs exactions. Ils poussent le monde à se polariser pour former deux camps prêts à s’affronter. Cette stratégie est pensée pour avoir des effets sur le moral de l’adversaire. Ainsi, en mai 2015, 6 000 soldats irakiens auraient fui, apeurés, devant 150 combattants de Daesh, afin d’éviter de figurer dans la longue liste des suppliciés[12].


S’imposer pour mieux recruter

Cette politique de la peur, dans laquelle les soldats et les bourreaux de Daesh se montrent aussi violents qu’intransigeants, joue aussi un autre rôle. Elle se veut un facteur d’attrait pour ceux qui se laissent séduire par l’idéologie de « l’EI »[13]. Ce processus de recrutement passe dans un premier temps par l’image que les candidats potentiels se font de l’organisation : là où Al-Qaïda et les autres groupes terroristes djihadistes ont toujours été perçus comme des réseaux souterrains, Daesh au contraire s’affiche en pleine lumière sur les supports de communication les plus prisés par une jeunesse en quête de symboles de contestation radicale de « l’impérialisme occidental ». Habituellement, le jeune aspirant djihadiste commence par une phase de découverte de « l’EI » par Youtube ou d’autres plateformes d’hébergement de contenus vidéos, pour ensuite engager un dialogue plus direct avec des recruteurs sur les réseaux sociaux.

La rationalisation des procédés de communication employés par l’organisation vise aussi à renvoyer une image de modernité et à donner l’impression que l’EI maîtrise tous les outils de communication actuels et dispose de moyens comparables aux pays développés contre lesquels il se bat[14]. De plus, Daesh s’inscrit dans une stratégie de conquête territoriale et de renforcement de sa base démographique : l’organisation cherche à attirer une population qui vienne vivre sur ses terres, combattre et interagir avec le reste du monde sur le modèle des anciens califats. Cherchant à faire peur à ses opposants du monde entier et à persuader de possibles recrues, Daesh développe l’image d’un territoire jouissant d’une forte cohésion sociale, d’institutions qui font régner la justice et d’un pouvoir central capable de se faire respecter à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières.

Le groupe communique sur son image en véritable «État ». Un Etat avec ses frontières, ses services publics, son économie, son armée… et même une politique d’immigration pour le « bon musulman » qui souhaiterait enfin vivre dans ce que Daesh décrit comme un nouveau paradis religieux. Les candidats intéressés se voient ainsi proposer divers avantages et des offres d’emplois[15]. A l’analyse, la fable du statebuilding islamique rencontre cependant vite ses limites. L’Etat islamique, pour paraphraser Max Weber, est une entreprise politique qui ne revendique que très partiellement avec succès le « monopole de la violence physique légitime » : n’avons-nous pas davantage affaire, pour filer l’analyse wébérienne, à une secte religieuse engagée dans un processus d’institutionnalisation d’une forme de domination « hiérocratique » utilisant, pour garantir ses règlements, « la contrainte psychique par dispensions ou refus de biens spirituels de salut » (Economie et société, 1921) ?


Un usage informationnel limité

Si Daesh a choisi de se battre avec les armes de son ennemi, la violence des messages n’est pas la seule arme symbolique dont ses militants font usage. Entre la production de clips vidéos au style hollywoodien[16] et le recrutement via les réseaux sociaux, le groupe s’efforce de se mettre au niveau des forces de la coalition pour les combattre là où elles ne l’attendent pas, notamment grâce à des technologies de communication occidentales[17]. Cette démarche va au-delà du simple combat idéologique ; Daesh cherche à forcer la communauté internationale à admettre, sinon sa légitimité en tant qu’État reconnu, au moins son existence comme autorité contrôlant un territoire connu. Daesh devient une véritable menace aux yeux de la coalition internationale en rompant avec les idées reçues sur ce que peut être une organisation aux revendications millénaristes. Daesh a su constituer un monopole de l’information qui lui permet de faire la publicité de son califat[18]. Les opérations informationnelles de Daesh ne sont en rien improvisées, mais bien planifiées. On peut toutefois se demander si ces techniques de communication ne résultent pas en partie d’évènements hasardeux, improvisés, qui ont su servir et renforcer cette vision de pleine maîtrise de la communication.

La contradiction apparente entre ces deux formes de discours représente pour Daesh, un possible point faible. Sa position au cœur du monde arabe est actuellement de plus en plus controversée, à tel point que de moins en moins de musulmans soutiennent la guerre instaurée par Daesh. Le trop plein de violence dans les communications de l’organisation semble avoir un effect rétroactif préjudiciable à l’image de l’organisation. De même, les systèmes de modération mis en place par les réseaux sociaux, devant l’ampleur du déploiement des islamistes radicaux sur internet, constituent un frein à leur expansion. Le gouvernement irakien a ainsi bloqué leur développement sur le réseau internet de la région, notamment au sein de quatre provinces de l’Etat. De plus, Daesh est encore incapable de s’attaquer aux systèmes informatiques occidentaux. Enfin, les pays occidentaux semblent se réveiller, après de longs mois de tergiversations. De nouvelles campagnes de mobilisation gouvernementales sont lancées dans une logique de lutte anti-terroriste. Aux États-Unis, Barack Obama a renoncé à couper les communications et les plateformes médiatiques de Daesh dans le but de géolocaliser un maximum de camps d’entraînement des djihadistes. En France, le gouvernement a dernièrement diffusé une série de vidéos destinées à sensibiliser sur la question du départ des jeunes pour le Djihad[19].


Par Ian Vidal, Agathe Bonamour, Alexandre Gavard, Mégane Tafforeau et Eric Quillier


[1]
Neveu Erik, « Médias, mouvements sociaux, espaces publics », Réseaux, 98, 1999, p. 17-85.

[2] Wolfsfeld Gadi,  Media and Political Conflict. News from the Middle East, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.

[3] TESQUET Olivier. « La vidéo, arme de communication massive de l’Etat islamique », Télérama, publié le 2 décembre 2014, mis à jour le 3 décembre 2014, consulté le 6 octobre 2015. URL : http://www.telerama.fr/medias/la-video-arme-de-communication-massive-de-l-etat-islamique,119901.php

[4] TOSCER Olivier. « Daech, la propagande de la terreur », OBS, publié le 7 mars 2015. URL :http://teleobs.nouvelobs.com/actualites/20150304.OBS3861/daech-ou-la-fabrique-de-l-horreur.html

[5] McPHEE Michele and ROSS Brian. « Official: American May Be Key in ISIS Social Media Blitz », ABC News, publié le 3 septembre 2014. URL : http://abcnews.go.com/blogs/headlines/2014/09/official-american-may-be-key-in-isis-social-media-blitz/

[6] BASTIE Eugénie, « L’État islamique a une identité de marque extrêmement travaillée »Le Figaro.fr, consulté le 5 octobre 2015. URL : http://www.lefigaro.fr/international/2015/02/18/01003-20150218ARTFIG00299–l-etat-islamique-a-une-identite-de-marque-extremement-travaillee.php

[7] Wolfsfeld Gadi, Media and Political Conflict… op. cit.

[8]LYNCH Marc, FREELON Deen, ADAY. Sean« Syria’s socially mediated civil war », Peaceworks, n° 91, janvier 2014.

[9]ALLAWI Yasser, « ISIS Issues 11 Rules for Journalists in Deir Ezzor », Syria Deeply, publié le 7 octobre 2014, consulté le 5 octobre 2015. URL : http://www.syriadeeply.org/articles/2014/10/6200/isis-issues-11-rules-journalists-deir-ezzor/

[10] GUIGO Pierre-Emmanuel et MOREAU-CHEVROLET Philippe. « Face à la terreur, une «pédagogie» impuissante? », Slate, publié le 1 février 2015. URL : http://www.slate.fr/story/97277/attentats-terreur-pedagogie

[11] « Des otages de l’État islamique noyés dans une cage », Direct Matin, publié le 23 juin 2015

[12] KHEDERY Ali. «6,000 Iraqi forces fell to 150 ISIS fighters », CNN Vidéo, publié le 18 mai 205. URL: http://edition.cnn.com/videos/tv/2015/05/18/intv-amanpour-ali-khedery-isis-ramadi-takeover.cnn

[13] FLICHY DE LA NEVILLE Thomas et HANNE Olivier. « Etat islamique, un cyber-terrorisme médiatique ? », Chair-cyberdéfense, décembre 2014 – Article n° III.15. URL : http://www.chaire-cyber.fr/IMG/pdf/article_3_15_-_chaire_cyberdefense.pdf

[14] TESQUET Olivier. « La vidéo, arme de communication massive de l’Etat islamique », Télérama, publié le 2 décembre 2014. Mis à jour le 3 décembre 2014. URL :http://www.telerama.fr/medias/la-video-arme-de-communication-massive-de-l-etat-islamique,119901.php

[15] « Maisons gratuites, kalachnikovs et spaghettis : comment Daesh cherche à recruter les jeunes femmes », Le Monde, publié le 8 mars 2015. URL : http://www.metronews.fr/info/maisons-gratuites-kalachnikov-et-spaghettis-comment-daesh-cherche-a-recruter-les-jeunes-femmes/moch!IMqhIoSmFU8Ps/

[16] . Flames of War Trailer, ajoutée par Maxi XLRI, le 17 septembre 2014

URL : https://youtu.be/Yg7KuNagYMw

[17] MAS Cedric. « Daesh : rupture militaire et politique au moyen-orient », Mediapart, publié le 12 avril 2015. URL :http://blogs.mediapart.fr/blog/cedric-mas/120415/daesh-rupture-militaire-et-politique-au-moyen-orient

[18] Ecole de guerre économique (EGE), Rapport d’alerte. « La France peut-elle vaincre Daech sur le terrain de la guerre de l’information ? », publié en mai 2015. URL : http://www.ege.fr/download/rapport_alerte_daech2015_1.pdf

[19] LONGERAY Pierre. « Voici les nouveaux spots anti-djihad du gouvernement français », Vice News, publié le 7 octobre 2015 URL :https://news.vice.com/fr/article/voici-les-nouveaux-spots-anti-djihad-du-gouvernement-francais