Act Up Paris : la (re)construction d’un symbole de la lutte contre le sida

Par Angélique Simonnet, Inès Schmitt, Maurane Sioul, Nancy Strazel | jeudi 4 janvier 2018

Après plusieurs années de silence, l’association Act Up Paris revient sur le devant de la scène médiatique avec la sortie, le 23 août 2017, du film 120 Battements par Minute de Robin Campillo. Le film est un succès en salle et remporte le Grand Prix du jury au festival de Cannes. Act Up Paris est une association de lutte contre le sida créée en 1989 à l’initiative de Didier Lestrade, Pascal Loubet et Luc Coulvain. Leur modèle de référence est Act Up New York, dont ils importent les formes d’actions militantes (die in, zap…). Act Up se démarque ainsi d’emblée des autres associations de lutte contre le sida car ses membres veulent mettre en place une nouvelle forme d’engagement militant. Act Up Paris critique les premières associations, notamment AIDES et ARCAT, dont le rôle de médiateur entre les malades et la société, visant à lutter contre la stigmatisation, aurait exclu les malades de la lutte. Act Up souhaite à l’inverse donner un rôle actif aux séropositifs. Elle 184359inaugure une prise de parole publique des malades du sida, qui sont invités à s’exprimer à la première personne. Act Up fait le choix de se présenter comme une association de séropositifs homosexuels. Cette identité fondée sur un retournement de stigmate ne lui a pas permis d’accéder à un statut d’association d’utilité publique, contrairement à AIDES, devenue fédération nationale en 1990, dont les objectifs médicaux concernent la population dans son ensemble et donc « l’intérêt général » au sens des pouvoirs publics[1]. Dès son apparition, Act Up Paris est donc un collectif militant triplement marginal, à la fois sur le plan de ses discours revendicatifs, de son répertoire d’action et de sa reconnaissance institutionnelle. Le choix du réalisateur Robin Campillo de l’ériger, trente ans plus tard, en symbole de la lutte contre le sida interroge les mécanismes de construction sociale des symboles à l’heure des médias de masse. Act Up s’est en effet fait connaître par des actions médiatiques spectaculaires qui n’avaient pas vocation à s’inscrire dans le temps long. Il convient dès lors de s’interroger sur l’enjeu mémoriel que représente le film 120 Battements par Minute pour cette association. Pourquoi le militantisme d’Act Up s’est-il imposé dans la mémoire collective et comment le film peut-il contribuer à transformer les représentations collectives de l’association ? Lire la suite

Les dazibaos, outils d’expression populaire ou relais de la propagande maoïste ?

Par Mélissa Tacita, Fauz Tauk, Manon Tissier, Pierre Vendeix, et Lucie Verpraet | jeudi 21 décembre 2017

Dazibao, ce terme chinois que l’on peut traduire par « journal à grands caractères » désigne des affiches réalisées en Chine par les citoyens, parfois anonymement[1]. Ils constituent un moyen de communication populaire rapide et bon marché. Selon des récits de voyageurs[2], leur origine remonte au temps de la Chine impériale, sous le règne de l’empereur Tien-te, de la dynastie Qing, au pouvoir à partir de 1644. Les dazibaos permettent l’expression publique de désaccords vis-à-vis de la politique menée par les magistrats impériaux. Les passants se réunissent devant ces affiches pour les commenter. Après la période impériale, la pratique des dazibaos se marginalise. Il faut attendre l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir en 1949 pour faire renaître cette vieille tradition populaire[3]. L’objectif déclaré était de favoriser des actions collectives en vue de combattre les injustices perpétrées par les autorités[4]. Le dazibao est ainsi conçu en Chine comme un outil visuel de dénonciation de faits sociaux et politiques, un outil de libre expression qui sert à relayer l’annonce de mouvements sociaux ou la diffusion d’idées nouvelles. Ils peuvent prendre la forme d’un simple texte, d’un article de journal, d’un divertissement satirique, d’une question, d’une information, d’un poème, d’un bon mot, ou encore d’un slogan. Ces affiches sont ensuite placardées partout où cela est possible dans l’espace public, dans des universités, des usines, des lieux de passage, des lieux d’exercice du pouvoir, pour être lues par le plus grand nombre. L’histoire des dazibaos permet ainsi d’interroger celle de la communication politique, souvent réduite aux seuls pays occidentaux[5]. Comment ce média, à l’origine conçu comme un outil de libre expression et de communication populaire, a pu devenir un outil de la propagande maoïste, favorisant le consensus interne autour du régime communiste, tout en renvoyant une image de liberté d’expression à l’étranger ?

Chinois réunis devant des dazibaos. Source : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/09/chine-dazibao_19.

Chinois réunis devant des dazibaos.
Source : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/09/chine-dazibao_19.

Lire la suite

Reporterre, le quotidien en ligne de l’écologie : un journalisme comme les autres ?

Par Julie Monrose, Corentin Lochon, Anthony Meignen, Soraya Liveze, Hyunkyu Lim, Jessica Luron | mardi 19 décembre 2017

Le 28 novembre 2013, le site d’information en ligne Reporterre publie le premier reportage de la presse française sur l’opposition au projet de barrage de Sivens, dans la vallée du Testet (Tarn). Le traitement de fond du dossier offert aux lecteurs contribue à asseoir sa crédibilité journalistique et à accroître son lectorat. Cet épisode marque un tournant dans la reconnaissance professionnelle de ce média dans le champ journalistique, qui devient une source d’information crédible dont l’expertise est recherchée par d’autres médias. AujLogo de Reporterreourd’hui encore, Reporterre apparaît comme un « média alternatif » de référence sur l’écologie. Néanmoins, certains journalistes considèrent ses collaborateurs davantage comme des militants que comme de véritables journalistes. Cette apparente contradiction entre militantisme et journalisme interroge. Si l’on se réfère aux représentations socialement dominantes des rôles de journaliste et de militant, l’idée d’un « journalisme militant » semble relever de l’oxymore. Un journaliste est, dans la vision qu’en offre les manuels et écoles de journalisme, un professionnel dont le métier « consiste à recueillir et traiter des informations à destination d’un public » [1]. A la recherche de la véracité des faits, il doit donc mettre de côté ses opinions personnelles, adopter une posture distanciée. Le militant, lui, apparaît comme une personne qui défend activement une cause, le plus souvent au sein d’une organisation dédiée (collectif, association, syndicat, parti, etc.). Cherchant par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions, sa posture est résolument engagée. Ces représentations qui opposent le journaliste distancié, d’un côté, et le militant engagé, d’un autre, reposent toutefois sur des bases juridiques et historiques fragiles. En France, d’un point de vue légal, il suffit pour être reconnu comme journaliste professionnel d’exercer ce métier dans une publication quotidienne ou périodique, ou dans une agence de presse, et d’en tirer le principal de ses revenus[2]. Rien n’est dit sur les normes et modalités d’exercice concrètes de la profession. Rien n’interdit en conséquence, de considérer légalement les collaborateurs de Reporterre comme des journalistes. Selon quels critères un journaliste qui traite d’écologie dans ce quotidien en ligne devrait-il être considéré comme plus « engagé » qu’un journaliste qui traite des marchés financiers aux Echos, des affaires gouvernementales au Monde, des tendances culturelles du moment à Libération ou de l’industrie de l’armement au Figaro ? La mise à distance des critères d’excellence journalistique conventionnels dans un média comme Reporterre interroge ainsi la définition même du journalisme aujourd’hui. Lire la suite

Censure, propagande et contestation : les médias et les mouvements pacifistes durant la guerre du Vietnam

Par Imane KADI, Panji KSATRIYAWISESA, Maéva LARONCE, Laurine LEANG, Mickaël LEGOT, Maxime LEYNAUD | mercredi 22 novembre 2017

En 1965, les troupes américaines sont massivement déployées au Vietnam pour faire face à la crise opposant le nord du pays, soutenu par l’URSS, et les nationalistes du sud, soutenu par les Américains. L’envoi des troupes au sol est décidé par le président américain Lyndon B. Johnson. Ce dernier mène une politique offensive entre 1965 et 1968, provoquant un enlisement du conflit et inaugurant une nouvelle phase de la Guerre froide. Aux Etats-Unis, d’importantes contestations à la guerre voient le jour, dénonçant la violence dont sont victimes la population civile vietnamienne et les soldats américains mobilisés. Les contestations pacifistes n’émergent pas immédiatement après l’entrée en guerre mais plus tardivement, dans la deuxième moitié des années 1960. Qu’est ce qui explique cette prise de conscience et comment se sont constitués les mouvements contre la guerre du Vietnam? La thèse dominante a longtemps été celle du rôle clé des médias américains, qui auraient dévoilé au public les horreurs du conflit. Pourtant, ce rôle fut, on va le voir, beaucoup plus ambivalent. Au début, les médias américains subissaient la censure de Washington et de l’armée. Mais dans un second temps, les journalistes vont prendre conscience de la réalité sur le terrain et changer la tonalité de leurs articles. En parallèle, de nombreux titres de presse vont émerger aux Etats-Unis afin de contester et d’organiser les mouvements contestataires contre la guerre. image2-vietnam Lire la suite

Du neighborhood watch aux « voisins vigilants » : entre rhétorique solidaire et logique sécuritaire

Par Anaïs Duval, Lauraly Gasteau, Guillaume Faucher, Jeanne Dufour, Alexandre Ghaffari, Adèle Epossi Mbonjo | vendredi 3 novembre 2017

Si l’entraide entre voisins n’est pas nouvelle, l’idée d’une surveillance de voisinage organisée l’est davantage. Elle apparait dans l’Amérique coloniale avec les Town  Watch. Suite au tourbillon social que subissent les Etats-Unis dans les années 1960 avec les luttes pour les droits civiques et les répressions policières qui les accompagnent, le Neighborhood Watch s’impose aux yeux de ses promoteurs comme une solution à la montée de « l’insécurité » dans les rues. D’autres pays vont importer le dispositif. C’est le cas notamment de la France, d’abord sous la forme d’une « initiative citoyenne » pour lutter contre les cambriolages, lancée en 2002, puis sous l’impulsion de la Start Up « Voisins Vigilants », en 2012. Cette entreprise privée propose, ou plutôt vend ses services aux citoyens et municipalités intéressées. Le relatif engouement suscité par la démarche dans le pays pousse  les autorités publiques à la réglementer en 2011. Ce dispositif qui se veut « apolitique » ne manque pas d’interroger. Comment expliquer son essaimage à l’échelle nationale ? Dans quelles conditions a-t-il reçu l’appui des pouvoirs publics ? Comment articule-t-il la défense affichée de l’intérêt général avec cette semi-délégation d’enjeux de sécurité à des acteurs privés ? S’agit-il de renforcer la citoyenneté, le lien social, la qualité de vie et la sécurité dans les quartiers, comme l’affirment ses promoteurs, ou bien de la vitrine d’une idéologie sécuritaire, faussement apolitique et fondamentalement conservatrice voire réactionnaire comme l’affirme ses opposants ?ville_voisins_vigilants Lire la suite

Quand les journalistes se mobilisent : retour sur la grève d’iTélé (octobre-novembre 2016)

Par David Cissé, Aymeric Cotard, Marion D’Hondt, Carla Dobré, Antoine Dubois, Kevin Ünver | mercredi 25 octobre 2017

Le 17 octobre 2016, une grève majeure débute sur la chaîne d’information en continu iTélé (groupe Canal +). Les journalistes se mobilisent pendant un mois. Ils bénéficient du soutien de leurs confrères et d’une partie de l’opinion autour du slogan #jesoutiensITELE. Le fait est exceptionnel, car le recours à la grève est rare dans la profession. Comment expliquer le recours à ce mode d’action par la rédaction ? Quelles contraintes et ressources peuvent être mobilisées lorsque les journalistes manifestent leur mécontentement en suspendant leur activité éditoriale? Après une analyse de l’impossible négociation entre les grévistes et la direction de la chaine, nous verrons que la question des conditions de travail et des codes déontologiques s’est posée de façon centrale. Entre défense du droit du travail et réflexion sur le rôle de la presse, la grève à iTélé apparaît comme le symptôme d’un malaise dans la gestion et l’organisation des groupes médiatiques.

Antoine Genton, porte-parole des grévistes, répond aux questions des médias

Antoine Genton, porte-parole des grévistes, répond aux questions des médias

Lire la suite