Web et nouveaux discours féministes, un développement intrinsèquement lié ?

Publié le dimanche - 18 mars 2018
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Mème féministe, auteur·e inconnu·e, premier partage sur http://humanracetohumanrights.tumblr.com

Compte rendu de lecture du dossier « Nouvelles argumentations féministes » de la revue Argumentations et analyse du discours, n° 18, 2017, sous la direction de Stéphanie Pahud et Marie-Anne Paveau.

Le dossier « Nouvelles argumentations féministes » proposé par Argumentation et analyse du discours, la revue du département français de l’université de Tel Aviv, met en lumière à travers six articles le lien étroit entre le web 2.0 et les pratiques discursives des féministes dites de quatrième génération.

La quatrième vague féministe est une notion apparue à la fin des années 2000. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de réclamer le droit de vote (première vague féministe), le droit de disposer de son corps (deuxième vague féministe) ou de mettre en avant les minorités (troisième vague féministe) mais de chasser le sexisme de la vie quotidienne. Les auteures Marie-Anne Paveau, Noémie Marignier, Stéphanie Pahud, Anne-Charlotte Husson, Julie Abbou, Mónica Graciela Zoppi Fontana et Sheila Elias de Oliveira ont pour objectif de rendre compte des nouvelles argumentations féministes et de leurs outils numériques sur le web. Elles montrent comment les nouveaux discours féministes s’expriment dans des domaines précis, qui forgent les féminismes contemporains : la politique, la recherche, le numérique et bien évidemment, la vie quotidienne. Les auteures analysent ces discours et argumentations dans le but de remédier à la rareté des travaux de recherche sur le sujet ainsi que sur le domaine des études de genre. Les articles présentent des discours numériques selon l’hypothèse que l’outil web permet au combat féministe de prendre de l’ampleur. Les auteures s’appuient sur une large bibliographie, dont les travaux de Marie-Anne Paveau, et s’appuient sur divers énoncés et commentaires qui circulent dans la blogosphère militante et les communautés féministes des réseaux sociaux.

Dans ce dossier, quatre axes de recherche caractérisant les nouvelles formes de discours féministes sur le web ont été mis en avant à travers des portraits de « militantes, chercheuses et féministes du quotidien » : la politique, la recherche, le numérique et le quotidien. La mise en avant de nouveaux mots dans leurs discours sert les nouvelles luttes et nouvelles formes de pensée féministes. De plus, les discours révèlent une dimension politique où chaque acteur de la société est concerné : l’affaire Harvey Weinstein et ses suites (#BalanceTonPorc et #MeToo) ont mis en avant les problèmes d’égalité entre les femmes et les hommes, ce qui a contraint les politiques à s’en emparer et par conséquent, les nouveaux discours féministes ont suscité plus d’ intérêt : en choisissant ces axes de recherches, les auteures décryptent un discours nouveau, et de nouvelles formes d’argumentation qui connaissent un essor sur le web.

Le choix des auteures a été de diviser le dossier en deux ensembles de textes. Dans un premier temps, le focus est réalisé sur le champ lexical utilisé par les féministes ainsi que sur un type d’énoncé spécifique à leur environnement : les énonciations de privilège. Le dossier débute avec l’analyse de cette forme d’expression, réalisée par Noémie Marignier dans « Énonciations de privilèges dans le militantisme féministe en ligne : description et critique ». Celles-ci consistent à mettre en lumière avant chaque prise de parole les privilèges de “sexe-classe-race” que l’on détient, dans le but de se situer par rapport aux oppressions qu’on subit ou au contraire que l’on peut faire subir. Toutefois, l’auteure démontre que ces énonciations de privilèges ont des inconvénients : au lieu que l’énonciateur prenne conscience de ses privilèges pour mieux comprendre la persécution des autres, ces énonciations ne font parfois que le conforter dans sa situation sociale. Cela donne une dimension identitaire aux combats féministes mais inadéquate car les catégories utilisées dans l’énonciation des privilèges relèvent de “macro-catégories”, trop imprécises pour rendre compte d’un potentiel privilège et cela a l’effet inverse à celui voulu, à savoir de situer la parole du locuteur.ice. Cette question identitaire se retrouve également dans les discours féministes qui usent de termes comme « grossophobie » (le rejet de personnes grosses) et cissexisme (le fait de discriminer les personnes transsexuelles, ou dont l’identité sexuelle ne coïncide pas avec le genre auquel elles sont assignées). Abordés par Anne-Charlotte Husson dans « Les mots agonistiques des nouveaux discours féministes : l’exemple de grossophobie et cissexisme », ces mots « agonistiques » (mots-sentences) utilisés par les féministes ont pour objectif de « catégoriser les individus » et servent à « construire ou à renforcer une analyse de l’oppression systémique vécue par les groupes minorisés ». Ces deux mots agonistiques, sont l’exemple d’un vocabulaire propre aux féministes. Étudier ce langage permet ainsi de mieux comprendre « le renouvellement des termes et argumentations féministes ». Ces néologismes ont donc une importance primordiale dans le discours féministe numérique où il existe une véritable « culture du discours » qui se retrouve aussi chez les anarchistes comme le démontre Julie Abbou dans « Cultures politiques du discours : féminisme, anarchisme et rhétorique ». Le discours devient un espace de pouvoir qui permet de « fabriquer le genre », une pratique politique « faisant du pouvoir un mode d’action, une conduite plutôt qu’un état de fait ». Mais pour l’auteure, cette intervention linguistique sur le genre est peut-être un agent perturbateur. En effet, cette pratique de la critique du genre dans la littérature anarchiste contemporaine produit une irrégularité de formes qui perturbe la linguistique et fait de la langue un « lieu de lutte ». Quand on lit ces discours anarchistes on voit une vision de la langue fondamentalement politique et parallèlement une lecture du genre « anti-essentialiste ». La pensée féministe anti-essentialiste et la pensée anarchiste ont en effet pour point commun de « penser la société comme façonnée par les discours ».

Si les mots et les discours sont de véritables outils pour les féministes sur le web, le dossier relève qu’une place importante est réservée au corps sur les réseaux numériques, ce qui est en effet mis en avant dans la seconde partie du dossier. En réalité, le corps et les discours féministes sont étroitement liés. Le corps aurait son propre langage, ce qui est étudié par Stéphanie Pahud dans « Le corps exhibé : un texte singulier du féminisme 4e génération », qui s’intéresse plus particulièrement au mouvement Femen. Le corps y est « investi politiquement ». Plus généralement, les discours féministes ont profité du développement du web 2.0 et de ses outils numériques pour diffuser leurs idées sur les réseaux sociaux. Marie-Anne Paveau, dans « Féminismes 2.0 : usages technodiscursifs de la génération connectée », s’applique à démontrer que les discours féministes numériques se sont construits grâce à la naissance du web 2.0, en exploitant les espaces d’écritures qu’il offre. Cependant, elle souligne que les discours féministes ont aussi amené le web 2.0 à s’enrichir par de nouvelles techniques technographiques. L’exemple de « l’argument de la Salamandre » (Haraway), donné par Marie-Anne Paveau, qui explique que lorsqu’une Salamandre perd un membre elle le régénère et en fait sa force. Il en va de même pour les insultes à l’encontre des féminismes, qu’elles transforment en élément de force. Marie-Anne Paveau illustre cette théorie par l’exemple d’une jeune femme qui réitère à son chien les insultes dont elle a été l’objet : cela décrédibilise les insultes car c’est adressé à un chien allongé sur le dos, ce qui rend la situation comique, mais cela garde tout de même une authenticité puisque les insultes sont réécrites en dessous. L’auteure observe également que les réseaux sociaux permettent à une image d’être un élément de langage. Pour illustrer cette pratique, elle prend deux exemples qui circulent chez les féministes : le mème “We can do it” et les bingos féministes. Ces méthodes numériques ont permis de façonner de nouveaux univers militants, « ces pratiques technodiscursives permettant à la fois une inscription dans la mémoire discursive des féminismes, l’émergence de nouveaux enjeux et l’invention de nouvelles postures militantes ». Enfin, la présence des hommes dans le féminisme est le dernier enjeu abordé dans ce dossier. Mónica Graciela Zoppi Fontana et Sheila Elias de Oliveira questionnent la légitimité des hommes dans « La place et la parole des hommes féministes dans les réseaux sociaux numériques au Brésil ». Par le biais d’une étude du langage utilisé par les hommes féministes, les auteures cherchent à connaître les effets des arguments féministes dans la bouche de l’autre sexe. Les évolutions des termes désignant les hommes féministes ou définissant leur rôle renvoient à des images contradictoires et à des contextes polémiques, et les débats qui ont fait apparaître ces termes sur les réseaux sociaux contribuent à montrer que l’énonciation masculine se présente, dans ce contexte, comme cautionnée par la parole des femmes, qui seule est reconnue comme légitime pour dire ce qu’est le féminisme.

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Valentin Brown, “We All Can Do It!”, 2013, http://intersectionalism.tumblr.com/post/102128222386/we-allcan-do-it-by-valentin-brown

Ces articles sont complémentaires, ils aident à mieux connaître les pratiques militantes des féministes sur internet. Les textes de la revue sont bien construits ; ils suivent une logique universitaire quant à l’explication du raisonnement. On apprend beaucoup sur les différents courants du féminisme, ainsi que sur les outils utilisés par les mouvements pour promouvoir leurs luttes.

Le web 2.0 a permis un renouvellement des pratiques grâce à ces outils technologiques et numériques. L’usage des forums et réseaux sociaux légitime la diffusion et l’échange des nouvelles formes de la pensée féministe. Parallèlement, les militantes ont conduit à la création de nouveaux outils graphiques et discursifs qui n’auraient pas existé sans le web 2.0. Enfin, le dossier permet de rendre compte de façon plus générale d’une révolution dans le monde militant, les féministes n’étant pas les seules à utiliser ces outils numériques. Bien que les actions et discours féministes méritent d’être étudiés et pris plus en considération, ce que fait le dossier, les auteures utilisent toutefois un vocabulaire technique. Mais ces termes techniques permettent de donner un caractère scientifique au champ de recherche sur le féminisme et de faire de celui-ci un objet d’étude à part entière. Cet ensemble de textes est destiné exclusivement à des lecteurs spécialistes et ne permet pas aux novices de pouvoir s’y intéresser sans avoir pris connaissance des grands courants de pensées et des débats linguistiques sur le sujet. Ces débats autour du « féminisme », que ce soit sur le plan de la linguistique, du métadiscours, des évolutions numériques, du corps ou de la conception sociale de ce courant sont débattues par des spécialistes uniquement, alors que le féminisme, et son évolution, est un fait social qui touche toutes les catégories de populations. Enfin, les auteures indiquent dès le début du dossier qu’elles écrivent leurs articles en tant que féministes.

À ce double titre, on peut donc souhaiter que ces travaux connaissent une plus large diffusion et puissent être popularisés par leurs auteures auprès d’un plus large public.

Océane Zuba, Edwige Daniel, Khady Dieye et Rony Chahin

(promotion M2, 2017-2018)