TOC-TOC, LA POLITIQUE FRAPPE A VOTRE PORTE. Le porte-à-porte: de la théorie à la pratique électorale

Publié le jeudi - 2 mars 2017

b_1_q_0_p_0Le porte-à-porte, nouvel étendard de celles et ceux qui souhaitent faire de la politique autrement ? « Nouveauté », « révolution », « incontournable », les adjectifs faisant l’éloge du porte-à-porte sont de plus en plus nombreux dans la presse et dans les communiqués produits par les politiques. Bien qu’il s’agisse d’une opération de terrain ancienne, elle réapparaît sur le devant de la scène du militantisme politique grâce à l’utilisation d’outils numériques. Cette « nouvelle ère numérique » soulève un questionnement sur une potentielle refonte des techniques et des usages du porte-à-porte. L’ouvrage Porte-à-porte : reconquérir la démocratie sur le terrain se présente comme un plaidoyer pour cette technique. En effet, les trois auteurs – Guillaume Liegey, Arthur Muller et Vincent Pons – font état de l’efficacité et des avantages du porte-à-porte dans une campagne électorale. Ancré dans l’actualité électorale, l’ouvrage des trois auteurs connait un regain d’intérêt, en partie dû à la Grande Marche d’Emmanuel Macron.

Dans cet ouvrage, les auteurs se basent sur les travaux d’Alan Gerber et Donald Green – chercheurs américains en science politique – qui ont démontré, par la randomisation[1], que la présence d’un contact réel entre les électeurs et le candidat, établi directement ou indirectement, avait un impact positif sur la participation électorale, devant le phoning et le mailing. Ils présentent alors le porte-à-porte de façon expérimentale contrairement par exemple à Michel Catlla, enseignant chercheur à l’université de Toulouse II-Le Mirail, qui préfère la théorie en expliquant, étape par étape (du filage à la fermeture de la dernière porte), comment il faut procéder pour mener à bien l’opération[2].

L’ouvrage a une visée pédagogique qui se remarque à travers la construction de chaque chapitre. En effet, chacun d’eux débute par une anecdote qui illustre les thèses défendues et qui facilite la compréhension du lecteur. Dans le chapitre 2, les auteurs prennent notamment l’exemple de Stéphanie, une militante de gauche ordinaire qui fait ses premiers pas dans une campagne électorale et qui a recours au porte-à-porte. L’utilisation du personnage de Stéphanie permet aux auteurs, de façon ludique, de souligner les inquiétudes et les appréhensions des citoyens qui souhaitent s’engager dans un parti politique. Ce même personnage donne aux auteurs l’opportunité de relever quelques expressions entendues lors de ces opérations, « vous savez personne ne passe par ici » ou encore « le porte à porte ce n’est pas vraiment de la politique », pour  leur opposer un discours qui les tempère tout au long de l’ouvrage. Ce schéma argumentatif permet de s’adresser à un public large, du professionnel aux sympathisants.

A travers ce schéma, émerge alors une alternative déterminante dans la stratégie à adopter pour gagner : convaincre les indécis ou mobiliser les abstentionnistes? Pour les auteurs, le recours au porte-à-porte vise à augmenter la participation électorale des électeurs et son succès repose sur la préférence accordée à la deuxième. Ils soulèvent alors la dichotomie qu’il y a entre la mobilisation par le discours et la mobilisation par le terrain : mettre en avant des thèmes de campagne enthousiasmants les électeurs de son camp pour augmenter leur taux de participation ou organiser en masse des actions militantes de terrain à destination des abstentionnistes de son propre camp, afin d’assurer la victoire du candidat avec des voix supplémentaires.

Exposant que le porte-à-porte est la clé du succès d’une élection, les auteurs précisent qu’il est capital d’aller chercher une réserve de voix chez les abstentionnistes par cette pratique. De plus, bien que cela ne soit pas suffisamment détaillé au sein de l’ouvrage, il s’est avéré, en 2012, lors de la campagne présidentielle de François Hollande, que les électeurs potentiels du Front National ont été les plus convaincus par le porte-à-porte : 20% des électeurs qui avaient l’intention de voter pour Marine Le Pen au premier tour ont finalement choisi François Hollande. Ces 20% d’électeurs se sont avérés être des électeurs volatils, protestataires et abstentionnistes. Toutefois, dans un article consacré aux limites du porte-à-porte, d’autres chercheurs comme Julien Talpin et Romain Belkacem[3] en nuancent les bienfaits. Ils en ont analysé les ressorts en cherchant à savoir comment les militants se l’approprient, comment ils sont accueillis par les habitants et quelles sont les interactions déployées sur le pas de la porte qui pourraient témoigner de son efficacité. Comment des entretiens aussi brefs avec les citoyens ont-ils pu être présentés comme une méthode efficace de mobilisation électorale ? Selon eux, le discours tenu par les militants, en l’occurrence durant la campagne présidentielle de François Hollande, a été trop « objectif » et impersonnel. Ils se contentaient d’avancer des arguments ordinaires et extraits du programme officiel du candidat alors qu’il était recommandé aux volontaires de personnaliser leur approche (en exposant par exemple les raisons de leur engagement politique, comme aux États-Unis). Talpin et Belkacem en déduisent que le porte-à-porte reste une interaction “fugace” et “furtive” ne durant qu’une dizaine de secondes, à l’instar du tract.

Présentant le porte-à-porte comme accessible à tous en vulgarisant sa pratique, Liegey, Muller et Pons présentent la méthode américaine comme le modèle à suivre. Les trois auteurs développent leurs travaux à partir de leur expérience aux États-Unis. Leur implication dans la campagne de Barack Obama leur a permis d’expérimenter le ciblage extrêmement précis des personnes à mobiliser pour le porte-à-porte : ainsi, en 2012, les militants démocrates disposaient d’une fiche d’action contenant l’adresse de la personne et son profil d’électeur. Les campagnes américaines sont menées par des professionnels alors qu’en France, c’est davantage l’affaire des politiques, opérant par conséquent, plus intuitivement.

Mais le succès du porte-à-porte aux États-Unis est dû surtout à la possibilité d’utiliser les données personnelles sur les ménages (votes antérieurs, consommation, situation sociale) en échange d’une contribution financière, et corrélativement, imputable aux logiciels permettant aux militants américains de mieux cibler les portes auxquelles ils vont sonner. En France, ce n’est pas envisageable car la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) protège les données personnelles. Les auteurs sont d’ailleurs conscients que sans bases de données, l’organisation du porte-à-porte est beaucoup plus complexe et qu’il devient difficile de cibler précisément les abstentionnistes qu’ils souhaitent atteindre. Néanmoins, après 2012 et à l’instar des États-Unis, la droite républicaine française a eu recours au numérique pour optimiser le porte-à-porte : Nation Builder pour le parti les Républicains et certains candidats à la Primaire de droite et du centre, Knockin une application mobile, utilisée par les équipes de Nicolas Sarkozy informent les militants des lieux où il faut se rendre précisément.

En dehors de la supériorité des méthodes américaines présentée par les auteurs, ils démontrent que le porte à porte est une pratique contribuant aussi au bon fonctionnement de la démocratie. Le porte-à-porte est présenté comme ayant une vertu incitative dans la mesure où peut être établi un contact personnel et sincère entre le volontaire et le citoyen. Ainsi, les catégories d’électeurs composant principalement les abstentionnistes – minorités sociales et ethniques, catégories socioprofessionnelles populaires (employés et ouvriers) – ont le sentiment que leurs intérêts sont pris en compte du fait du déplacement des volontaires à leur domicile. Et l’on peut penser que cela va impacter positivement leur participation électorale. Il faut d’ailleurs souligner à ce propos que des raccourcis, des assimilations témoignant de leur volonté absolue de transposer le modèle américain en France, sont faits par les auteurs dans la description des « minorités » (en se basant sur les standards américains pour les appliquer au cas français) et des « quartiers sensibles » pour tenter de qualifier et d’analyser la composition majoritaire des abstentionnistes.

Afin d’optimiser le porte-à-porte, dans une optique d’implication continue des électeurs abstentionnistes dans les différentes élections, les auteurs nous expliquent qu’il est important de l’étendre hors période électorale, en particulier pour éviter les phénomènes de non-inscription et de mal inscription sur les listes électorales, lesquels constituent également un frein à la participation électorale. Il s’agirait d’assurer un suivi des électeurs dans le but de les informer, de maintenir un contact réel avec eux et de préserver leur participation électorale. C’est à partir de cela que les auteurs préconisent aux partis politiques de s’inscrire dans cette optique d’inclusion des citoyens les moins politisés. Érigé par les auteurs en solution aux maux de la démocratie, le porte-à-porte agit comme une véritable arme contre l’abstentionnisme, qui décloisonne les partis et réconcilie les citoyens et les politiques.  Il permettrait ainsi de se rapprocher des citoyens et à terme permettrait de mieux prendre en compte leurs intérêts.

Finalement, le porte-à-porte peut être réalisé au-delà de la seule optique de mobilisation. Dans le cadre du mouvement “En Marche”, Emmanuel Macron a mis en place durant l’été 2016 l’opération “La grande marche” consistant à recueillir des témoignages pour connaître les sujets qui préoccupent les Français à partir desquels il définira ses principaux thèmes de campagne. De cette manière, où finalement le militant ne vient pas apporter un message mais recueillir l’avis du citoyen, le porte-à-porte devient, certes, un outil utile à la construction d’une stratégie électorale, mais aussi un moyen d’étude encore omis par les trois auteurs.

Fatimata BA, Agathe BIDET, Auriane CALAMBE, Irma DA, Augustin MICHAELY et Baptiste ZAMARON


[1]Méthode qui permet d’introduire un élément aléatoire dans une étude. Utilisée notamment dans les essais thérapeutiques destinés à tester une substance médicamenteuse, elle consiste par exemple à distribuer au hasard un placebo (substance dénuée d’effet) ou la substance médicamenteuse testée.

[2]« Le porte-à-porte électoral : déroulement de la rencontre et registres de l’échange Mesurer ses chances de réussite » (Michel Cattla)

[3]Talpin Julien, Belkacem Romain, « Frapper aux portes pour gagner les élections ? Ethnographie de la campagne présidentielle socialiste dans deux villes du Nord de la France », Politix, 1/2014 (N° 105), p. 185-211