Reporterre, le quotidien en ligne de l’écologie : un journalisme comme les autres ?

Publié le mardi - 19 décembre 2017

Le 28 novembre 2013, le site d’information en ligne Reporterre publie le premier reportage de la presse française sur l’opposition au projet de barrage de Sivens, dans la vallée du Testet (Tarn). Le traitement de fond du dossier offert aux lecteurs contribue à asseoir sa crédibilité journalistique et à accroître son lectorat. Cet épisode marque un tournant dans la reconnaissance professionnelle de ce média dans le champ journalistique, qui devient une source d’information crédible dont l’expertise est recherchée par d’autres médias. AujLogo de Reporterreourd’hui encore, Reporterre apparaît comme un « média alternatif » de référence sur l’écologie. Néanmoins, certains journalistes considèrent ses collaborateurs davantage comme des militants que comme de véritables journalistes. Cette apparente contradiction entre militantisme et journalisme interroge. Si l’on se réfère aux représentations socialement dominantes des rôles de journaliste et de militant, l’idée d’un « journalisme militant » semble relever de l’oxymore. Un journaliste est, dans la vision qu’en offre les manuels et écoles de journalisme, un professionnel dont le métier « consiste à recueillir et traiter des informations à destination d’un public » [1]. A la recherche de la véracité des faits, il doit donc mettre de côté ses opinions personnelles, adopter une posture distanciée. Le militant, lui, apparaît comme une personne qui défend activement une cause, le plus souvent au sein d’une organisation dédiée (collectif, association, syndicat, parti, etc.). Cherchant par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions, sa posture est résolument engagée. Ces représentations qui opposent le journaliste distancié, d’un côté, et le militant engagé, d’un autre, reposent toutefois sur des bases juridiques et historiques fragiles. En France, d’un point de vue légal, il suffit pour être reconnu comme journaliste professionnel d’exercer ce métier dans une publication quotidienne ou périodique, ou dans une agence de presse, et d’en tirer le principal de ses revenus[2]. Rien n’est dit sur les normes et modalités d’exercice concrètes de la profession. Rien n’interdit en conséquence, de considérer légalement les collaborateurs de Reporterre comme des journalistes. Selon quels critères un journaliste qui traite d’écologie dans ce quotidien en ligne devrait-il être considéré comme plus « engagé » qu’un journaliste qui traite des marchés financiers aux Echos, des affaires gouvernementales au Monde, des tendances culturelles du moment à Libération ou de l’industrie de l’armement au Figaro ? La mise à distance des critères d’excellence journalistique conventionnels dans un média comme Reporterre interroge ainsi la définition même du journalisme aujourd’hui.

Un professionnalisme journalistique revendiqué

Reporterre est le premier quotidien français en ligne et alternatif entièrement consacré à l’écologie. Avec 37 salariés au total, dont 15 journalistes et pigistes, 2 journalistes stagiaires, 3 journalistes permanents, un journaliste indépendant et un journaliste bénévole, il propose tout au long de l’année une information qui se veut de qualité sur les questions écologiques. D’autres professions (comme des dessinateurs, des photographes ou encore des stagiaires en communication) font également vivre le quotidien.

Il s’agit donc d’un média unique en son genre dont l’histoire permet de comprendre la relative légitimité dont il bénéficie aujourd’hui. La genèse de Reporterre est à replacer dans le contexte de la construction progressive des médias environnementaux au cours des trente dernières années. Après les années 1970 qui ont constitué une période florissante pour les premiers périodiques écologiques, les années 1990 marquent le retour de ces médias d’un nouveau genre. Cependant, rares sont ceux qui sont parvenus à se pérenniser[3], faute de moyens, de lectorat, mais également en raison de la marginalisation de ces médias qui ne s’inscrivent pas dans la tendance générale à la dépolitisation du champ journalistique[4]. Fondé une première fois par Hervé et Martine Kempf en 1989 sous une forme papier qui finira par cesser d’exister dans le courant des années 1990, Reporterre est ainsi refondé en 2007 sous la forme d’un blog tenu par Hervé Kempf, alors journaliste au Monde. Il fut par la suite relancé en 2013 comme un média d’information à part entière, proche dans sa forme des médias généralistes d’information générale et politique du point de vue de sa périodicité, de son professionnalisme et de son traitement rigoureux de l’actualité politique.

Le journaliste Hervé Kempf

Le journaliste Hervé Kempf

Ce chemin n’aurait pu être parcouru sans Hervé Kempf qui est l’un des piliers de Reporterre. Journaliste au Monde pendant près de 15 ans, il quitte le titre phare de la presse française en claquant la porte, après avoir dénoncé l’obstruction dont il s’estime avoir été l’objet par le journal, en particulier après sa révélation d’un conflit d’intérêt étatique au sujet du dossier Notre-Dame-des-Landes[5]. D’après lui, le journal l’aurait censuré sur ce sujet, ce qui aurait motivé sa démission à l’été 2013 au nom de la défense de son éthique journalistique[6]. C’est suite à cet épisode qu’il décide de reprendre le site de Reporterre. En 2013, Reporterre est donc repensé comme un véritable quotidien numérique de l’écologie, afin « d’assurer une information libre et originale sur les questions d’environnement ».

La Pile, association « pour une presse indépendante, libre et écologique » prend en charge le financement du quotidien. Reporterre vit de plus en plus des dons de ses lecteurs (65%, soit un peu plus de 135.000€ en 2016)[7]. Le journal en ligne souhaite conserver la gratuité d’accès de ses articles grâce à ces dons, tout en faisant le choix stratégique d’éviter tout recours à la publicité afin de préserver à tout prix son indépendance[8]. Même si miser sur les dons peut s’avérer risqué pour l’équilibre de la structure, le journal semble avoir remporté son pari dans la mesure où son travail est à présent reconnu par un grand nombre de lecteurs comme de donateurs réguliers (100.000 “J’aime” sur Facebook, 41.000 abonnés sur Twitter).  Ce choix de financement vise à responsabiliser le lecteur qui donne ainsi de la valeur au travail de ces journalistes environnementaux. Le reste des recettes provient de l’argent récolté durant des conférences, des animations, des prestations presse (8%), de la vente de livres (2%) et de subventions de fondations privées ou sous la forme d’aides à l’emploi (CUI-CAE, 22%). Cette bonne volonté journalistique assumée cohabite avec l’ancrage de la rédaction dans les réseaux militants.

Les recettes de Reporterre en 2016

Les recettes de Reporterre en 2016

Militants ou journalistes : un conflit insurmontable ?

Toute la difficulté pour l’équipe du journal est d’atteindre son objectif, à savoir de faire de Reporterre un quotidien écologique réellement indépendant d’un point de vue éditorial et journalistique, tout en composant avec sa proximité envers des réseaux militants situés à la gauche de l’échiquier politique[9]. Cette tension est repérable dans la double appartenance de Reporterre à la Coordination Permanente des Médias Libres (CPML), réseau qui revendique une rupture avec les grands médias publics et privés et la production d’information, proche « de l’alternative, de l’écologie, de l’éducation populaire, des luttes sociales »[10], et au Syndicat de la Presse Indépendante d’Information en Ligne (SPIIL), organisation de nature plus corporatiste qui procède « à l’étude, à la représentation et à la défense des intérêts professionnels, économiques, déontologiques, matériels et moraux des éditeurs de presse en ligne indépendants, généralistes ou spécialisés »[11]. Le 13 octobre 2017, le quotidien publie ainsi une tribune adressée aux initiateurs de « Le Média », un projet de média alternatif à grande échelle lancé par des proches de la France Insoumise[12]. Cette tribune, lancée par la Coordination Permanente des Médias Libres leur reproche d’occulter l’existence de médias alternatifs antérieurs et de vouloir concentrer sur un seul support un traitement « différent » de l’information. Militant, Reporterre l’est certainement dans sa défense d’un journalisme libre et indépendant.

Mais la plupart des médias « classiques » semblent ne voir Reporterre qu’à travers une dimension militante plus conventionnelle, c’est-à-dire à travers sa proximité à des réseaux, mouvements ou organisations politiques. Cette perception est renforcée par les prises de positions publiques d’Hervé Kempf. L’auteur de Comment les riches détruisent la planète (2007) n’a en effet pas peur de dénoncer des élites sociales qu’il estime de plus en plus déconnectées des réalités humaines et écologiques. Ainsi, il n’hésite pas à s’attaquer à la classe politique en écrivant un livre dénonçant son fonctionnement oligarchique, allant jusqu’à parler d’une « fiction de démocratie ». Il dénonce également un capitalisme favorisant le matérialisme et des comportements de plus en plus individualistes, entretenus par les médias. Hervé Kempf reste toutefois un journaliste reconnu par sa profession et respecté pour sa profonde connaissance des questions écologiques.

Dès lors, le journaliste doit-il être l’ami ou l’ennemi du militant qui peut sommeiller en lui ? Cette question, certains journalistes environnementaux ont pu se la poser[13]. Reporterre fonctionne indéniablement, comme cela peut s’observer dans la presse spécialisée, avec une certaine porosité entre militantisme et journalisme[14]. Une position en décalage avec la conception aujourd’hui dominante du journalisme, qui cherche à promouvoir une « objectivité » journalistique pourtant objet de nombreux débats professionnels[15]. Chez Reporterre on rejette toute accusation de militantisme et on se dit journalistes « comme les autres »[16]. Il n’en reste pas moins que subsiste chez certains collaborateurs une « double casquette » qui provoque un tiraillement permanent, comme le montre le sociologue Jean-Baptiste Comby, entre le fonctionnement journalistique et l’ancrage militant[17]. Et cette contradiction est vue, à tort ou à raison, comme problématique du point de vue de l’éthique professionnelle. Que la neutralité journalistique soit une chimère est une réalité peu contestée, y compris chez les journalistes eux-mêmes. En revanche le traitement journalistique semble toujours requérir une certaine distance avec les faits. Les journalistes de Reporterre sont ainsi soucieux de leur crédibilité professionnelle : ils renvoient dos à dos inspirations militantes et choix éditoriaux, préférant parler « de positionnement politique » au même titre finalement que des médias dits de référence qui prennent régulièrement position sur les enjeux politiques ou sociaux du moment. Il s’agit d’un équilibre subtil et inachevé qui ne concerne pas que la presse dite « alternative », mais qui se pose en des termes singuliers dans ces titres.

En alliant traitement journalistique et aspiration militante dans le travail de l’information, l’équipe cherche à transformer la pratique professionnelle au nom d’une cohérence écologique, en évitant par exemple tout déplacement en avion non nécessaire sur des trajets régionaux ou encore en ayant un modèle économique propre. Reporterre donne également à voir une vision de l’écologie qui transcende les clivages entre différents partis politiques et associations[18]. Reporterre occupe ainsi une place unique dans un paysage médiatique dont la diversité se trouve dès lors renforcée. Cette spécificité en fait un quotidien utile et incontournable sur la question écologique pour bon nombre de ses lecteurs, qui sont loin d’être tous des militants écologistes de la première heure.

En se démarquant des traitements classiques de l’écologie et du simple rubriquage environnemental des quotidiens nationaux, Reporterre permet de traiter des sujets peu ou pas évoqués et ainsi d’apporter un regard renouvelé sur l’écologie en France. Comme les autres médias alternatifs, Reporterre évoque également des sujets très médiatisés, mais sous un angle qui se veut différent. L’enquête concernant la centrale au charbon du Havre et les liens avec le Premier ministre Edouard Philippe ou encore les investigations concernant le déploiement des compteurs électriques Linky, contesté par certains collectifs de consommateurs, en sont des exemples probants. Ainsi, Reporterre entend être à la fois un vulgarisateur sur les sujets environnementaux et un contradicteur des médias dominants. Ce fut par exemple le cas en novembre 2017 avec la découverte de la Super Halle d’Oullins : un projet lyonnais regroupant « un magasin où producteurs et paysans fixent leurs prix, un resto qui ne propose que du local et du bio, ainsi que des événements gastronomiques et culturels ».

En définitive, le travail d’un média indépendant aussi ambitieux apparaît comme essentiel à la vitalité et à la diversité du paysage médiatique, quels que soient les points d’accord ou de désaccord que l’on peut avoir avec sa  ligne éditoriale. Ainsi, le journaliste Christian Lionet n’oppose pas frontalement journalisme alternatif et implication militante puisqu’il estime que l’essentiel pour un journaliste est de partir « à la recherche de la vérité et la publier ». Il rappelle néanmoins qu’il « est impossible déontologiquement pour un journaliste de dissimuler cette vérité ou de la tronquer, […] de la surexposer pour des objectifs politiques idéologiques ou de convictions religieuses »[19]. Avant de conclure sur le fait qu’individuellement le « journaliste a le droit d’avoir ses sympathies politiques, d’adhérer personnellement à une idéologie », mais que « ce droit fait partie de son domaine privé.» Ainsi, le lecteur doit savoir à quoi s’en tenir selon la ligne éditoriale du média qu’il consulte.

Ainsi, Reporterre réussi à prospérer et à être reconnu en se réappropriant les codes du champ journalistique tout en gardant une inspiration militante non adossée  à une organisation partisane, syndicale ou associative. Ce média qui se revendique comme « le quotidien de l’écologie » est très attaché à sa ligne éditoriale, au même titre par exemple que les grands hebdomadaires français tiennent à leurs lignes respectives. Bien que la qualification de « journal militant » fasse débat et ne puisse être ni totalement écartée ni retenue à propos du cas de Reporterre, elle est révélatrice des rapports de force existants entre les médias « classiques » qui cherchent à perpétuer une conception du journalisme parfois peu en phase avec leurs propres pratiques et les médias alternatifs qui s’exposent constamment à être tenus pour trop « engagés » par les journalistes ou trop « distanciés » par les militants. A l’image de Georges Orwell qui voulait « dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre »[20] , Hervé Kempf tient à la ligne éditoriale de son quotidien et rejette donc tout simplement cette opposition binaire[21]. La défense de l’écologie représente en effet, pour lui, plus qu’une simple rubrique mais une vision du monde à part entière justifiant une ligne éditoriale correspondante. Il s’agit de traiter l’actualité au prisme de l’écologie et d’en souligner les conséquences sur la société actuelle. Reporterre a ainsi atteint son but, celui de se professionnaliser et se crédibiliser sur le créneau exigeant de l’environnement tout en préservant à la fois son positionnement éditorial et sa particularité de média « alternatif ». En somme, cela revient à dire, comme le souligne Alexis Vrignon, « qu’au-delà des étiquettes, l’existence de Reporterre est révélatrice de l’aspiration d’un certain nombre de journalistes à être des acteurs à part entière dans l’espace public, tout particulièrement sur certains enjeux tels que les questions environnementales ». Reporterre interroge finalement la définition même du journalisme. Comme l’exprimait déjà Hervé Kempf en mars 2003 dans Le Monde : « les journalistes ont à réinterroger leurs pratiques ».

 Julie Monrose, Corentin Lochon, Anthony Meignen, Soraya Liveze, Hyunkyu Lim, Jessica Luron


[1] AGES Yves, Manuel de journalisme. Écrire pour le journal, Paris, Repères, La Découverte, Grands Repères, 2002

[2] Loi du 2 janvier 1973, reprenant celle du 29 mars 1935

[3] VRIGNON Alexis, « Journalistes et militants. Les périodiques écologistes dans les années 1970 », Le Temps des médias, 2015/2 (n° 25), p.120-134. https://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2015-2-page-120.htm

[4] Savoir/Agir, 28, « Journalisme et dépolitisation », 2014. Voir le compte-rendu de ce numéro de revue sur ce blog : http://avril21.eu/culture-com/la-depolitisation-de-la-presse-des-apparences-trompeuses

[5] Révélation du pantouflage d’un haut fonctionnaire, Bernard Hagelsteen, qui a supervisé le projet de l’aéroport de Notre-Dame des Landes en 2007 et a ensuite été embauché par Vinci, entreprise concessionnaire du projet d’aéroport. http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/04/notre-fric-des-landes-par-herve-kempf_1785281_3232.html

[6] http://www.arretsurimages.net/breves/2013-09-02/Le-Monde-Kempf-accuse-id15982 et http://www.journaldelenvironnement.net/article/le-journaliste-herve-kempf-s-explique-sur-son-depart-du-monde,36246

[7] https://reporterre.net/Soutenir

[8] https://reporterre.net/Le-choix-economique-de-l-independance-et-de-l-acces-libre

[9] https://www.revue-ballast.fr/herve-kempf/ et https://www.ritimo.org/Renforcer-l-information-independante-et-citoyenne-en-France-et-dans-le-monde-1

[10] http://medias-libres.org/la-cpml/

[11] https://www.spiil.org/positions

[12] https://reporterre.net/Cher-Le-Media-les-medias-libres-te-souhaitent-la-bienvenue

[13] http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2016/03/15/journaliste-environnemental-neutre-militant

[14] GIRAUD Baptiste, Médias écologistes : quelle forme médiatique pour l’écologie ? A propos du rapport entre une idéologie et les supports, temps et espaces médiatiques, Mémoire de Master 2, Université Bordeaux Montaigne, avril 2015.

[15] LE BOHEC Jacques, « Objectivité », in Les mythes professionnels des journalistes. L’état des lieux en France, Paris, L’Harmattan, coll. Communication et Civilisation, 2000, p. 230-237

[16] Entretien avec un journaliste de la rédaction, février 2016.

[17] COMBY Jean-Baptiste, « Quand l’environnement devient ‘médiatique’. Conditions et effets de l’institutionnalisation d’une spécialité journalistique », Réseaux, 2009/5 n°157-158, p.157-190, http://www.cairn.info/revue-reseaux-2009-5-page-157.htm

[18] FERRON Benjamin. “Professionnaliser les « médias alternatifs », Enjeux sociaux et politiques d’une mobilisation (1999-2016)”, Savoir/Agir, vol. 38, no. 4, 2016, pp. 21-28.

[19] LE NOUVELLISTE, “Journaliste militant ou militant journaliste ?”, 3 novembre 2005. http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/22110/Journaliste-militant-ou-militant-journaliste.html

[20] ROSAT Jean-Jacques, “Peut-on être journaliste, militant, et un homme libre ?”, Chroniques orwelliennes, Préface à Orwell, À ma guise, Agone, 2008. http://books.openedition.org/cdf/2098?lang=es

[21] https://reporterre.net/Adieu-Le-Monde-vive-Reporterre et https://reporterre.net/C-etait-un-autre-Monde