Les débats présidentiels : entre humour et ironie

Publié le jeudi - 21 janvier 2016

Humour et ironie_CairnLe dossier « Humour et ironie dans la campagne présidentielle de 2012 » tente au travers de quatre textes de comprendre le fonctionnement de l’ironie et de l’humour et leur rôle dans l’affrontement politique dans le cadre du débat présidentiel d’entre-deux-tours. Catherine Kerbrat-Orecchioni, Patrick Charaudeau, Anne-Marie Houdebine-Gravaud, Maria Dolores Vivero Garcia, Anna Jaubert et Damon Mayaffre essayent de répondre à ces interrogations en développant leurs analyses en fonction de leurs spécialités. Ce dossier repose sur le texte fondateur de Catherine Kerbrat-Orecchioni qui dresse une typologie exhaustive de l’humour et l’ironie et qui avait auparavant déjà effectué un travail de recherche sur le débat présidentiel de 2007. Par sa vision singulière de l’analyse de discours à mi-chemin entre l’analyse de conversation anglo-saxonne et la pragmatique, elle définit l’humour et l’ironie au sein d’un contexte : le débat présidentiel. C’est un travail interdisciplinaire qui réunit l’analyse de discours, l’approche argumentative de l’ethos, la sémiologie et la science politique. Le dossier se construit principalement autour d’un corpus spécifique : la retranscription du débat présidentiel de 2012 entre François Hollande et Nicolas Sarkozy. Le dossier nous éclaire en plusieurs points : il dresse une typologie de l’humour et de l’ironie, il nous montre l’utilisation de ces notions comme une arme en politique, et en montre les effets dans la représentation collective, pour présenter les limites de cette ironie, qui peut être à double tranchant.

Recension du dossier : « Humour et ironie dans la campagne présidentielle de 2012 », Langage et société, n°146, 2013.

Par Sabrina Weber-Gloaguen, Clémentine Palestro & Marc-Antoine Passot (M2)

Avant même d’observer les conséquences de l’humour dans le monde politique les auteurs s’appliquent à définir les notions d’ironie et d’humour. Patrick Charaudeau ne fait pas la distinction entre humour et ironie mais entre ironie et raillerie (ou sarcasme), qui jouent toutes deux sur l’énonciation et se distinguent par leurs formes, leurs cibles et leurs effets. Pour lui, alors que l’ironie oppose « le dit et le pensé » jouant alors sur un rapport d’opposition, le sarcasme exagère ce que pense le locuteur, jouant donc sur un mécanisme d’hyperbolisation. Il distingue ces deux catégories de la mauvaise foi qui consiste à cacher sa pensée – contrairement à l’ironie qui laisse des indices sur sa vraie pensée. Le sarcasme attaque directement l’interlocuteur car il est la victime de la raillerie en question qui l’oblige donc à se défendre, alors que l’ironie fait de l’interlocuteur le complice qui partage la critique. En ce qui concerne les effets, l’ironie implique qu’elle soit reconnue comme telle par l’interlocuteur et donc l’incite à « jouer sur le même terrain » que le locuteur, restant ainsi très subtile. La raillerie met l’interlocuteur dans une situation inconfortable (sa face est attaquée, au sens de Goffmann) car le locuteur exprime des choses qui ne devraient pas se dire.

A contrario Anna Jaubert et Damon Mayaffre font une distinction simple entre l’ironie et l’humour en se basant sur les recherches d’Alain Rabatel (2013)[1]. Ils nous dépeignent l’humour comme un procédé défensif qui sert à affaiblir une attaque alors que l’ironie est une arme offensive dont le seul but est l’attaque de l’adversaire. C’est toujours en citant Rabatel (2013) qu’ils associent la raillerie à l’ironie et la moquerie à l’humour. Cependant, l’analyse va plus tard nuancer ses propos puisque dans le développement d’un exemple sur le discours du Bourget de François Hollande, ils reconnaissent que l’humour peut être un moyen de défense mais aussi d’attaque. Cela souligne bien la complexité mais surtout la porosité de ses deux notions qui ne peuvent être analysées uniquement dans un contexte bien précis.

De son côté, Catherine Kerbrat-Orecchioni nous démontre d’ailleurs qu’il est très difficile de définir humour et ironie. Elle s’attaque ensuite à définir le genre du débat présidentiel de l’entre-deux-tours. L’auteur s’emploie à développer une typologie des procédés d’humour et d’ironie telle que l’antiphrase ou l’expression familière imagée…

L’humour et l’ironie sont présentés dans ce dossier comme une arme en politique. L’humour et l’ironie sont des armes, selon Anna Jaubert et Damon Mayaffre, armes qui permettent de conforter ou d’atteindre l’ethos de l’homme politique. La France, en particulier la Ve République et son système présidentiel, est un système politique construit autour d’un président fort qui joue un rôle moderne de monarque. Le président doit être l’Homme qui fait le lien entre les Français et qui reste au-dessus de la mêlée politique. Il faut alors une crédibilité et une légitimité pour accéder à la fonction et l’exercer. Et c’est par l’ethos que les présidents tentent de devenir crédibles et légitimes aux yeux des Français. Ainsi lors du débat d’entre-deux-tours, les deux candidats ne souhaitent qu’une chose : écorner l’ethos de présidentiable de l’adversaire. C’est donc en utilisant l’ironie et l’humour qu’ils tentent de s’affronter. Le texte d’Anna Jaubert met en exergue cette idée de combat politique puisque tout au long de son texte elle utilise la métaphore filée du combat avec le champ lexical correspondant, comme « arme » « duel » « fleuret »…

Pour A. M Houdebine-Gravaud et M.D. Vivero Garcia, la compétition est fortement marquée entre Hollande et Sarkozy. Elles ont ainsi étudié une trentaine de caricatures focalisées sur ces deux candidats, que ce soit avant ou après le débat. Les différents dessins analysés mettent en avant la rivalité ou la « compétition » entre ces candidats : en effet, ils sont assimilés à des sportifs, à des guerriers ou encore à des animaux de fables. Nicolas Sarkozy est souvent dessiné comme un personnage agité, de petite taille, et agressif ; François Hollande est représenté au contraire en « flamby », calme, mou et évitant la lutte. Toutes ces caricatures montrent bien les candidats en position de combat, sortant leurs différentes armes : gants de boxe, pistolets, armures … Cela met en avant la violence des affrontements qui existe entre ces deux candidats ainsi que la dureté des échanges verbaux.

Le cadre du débat d’entre deux tours est très spécifique puisque les deux candidats n’ont pas le droit à l’erreur. Les échanges des débats sont très normés tout comme l’exercice en lui-même qui suit un protocole très strict : selon Jaubert et Mayaffre, l’humour ou l’ironie sont l’unique moyen de se démarquer de l’autre. En outre, dans le débat présidentiel de 2012 Catherine Kerbrat-Orecchioni a comptabilisé une soixantaine « de moments à tonalité humoristique », c’est-à-dire autant de passes d’armes entre les candidats pour se distinguer l’un de l’autre. Pour elle, la force de l’humour se résume en deux points : d’un côté elle va déstabiliser l’adversaire car il est compliqué de répondre à l’humour, et de l’autre l’humour permet la « connivence » avec le public et la critique.

L’humour en politique a des effets notamment sur la représentation collective des hommes politiques. Catherine Kerbrat-Orecchioni introduit la notion de trope communicationnel (1986)[2] « qui s’applique à des situations de communication où ceux qui assistent en tiers à une interaction verbale sont en réalité les premiers à qui le discours s’adresse ». Par extension, lors de débats télévisés, le candidat ne s’adresse pas à son concurrent mais aux téléspectateurs, donc l’humour et l’ironie sont fait à destination du public qui le regarde et sont ensuite représentés par des caricatures.

Au lendemain du débat présidentiel, les caricatures montrent toujours un combat acharné entre Sarkozy et Hollande, et mettent en avant les absurdités qui ont pu être dites lors de ces échanges télévisuels. Ainsi, plusieurs dessins présentent nos candidats sous la forme de marionnettes, dans un jeu de bataille de chiffres, jouant au jeu d’échecs, ou encore faisant des jeux de mots, ce qui infantilise le débat et dévalue la politique au rang de jeu ou de combat physique. Les auteurs traduisent ces vignettes comme une représentation des désillusions des citoyens. Les candidats sont effectivement représentés en dehors du domaine de la politique et dans des postures de domination de l’autre et des postures de force ce qui transforme l’image du politicien et modifie les présupposés admis par tous, sur lesquels se fondent la communication institutionnelle. Les caricatures mettent en avant la perte des idéologies ce qui va à l’encontre de la doxa : cette pensée commune qui suppose que les hommes politiques défendent avant tout leurs idées. En effet, par leurs mises en scènes des candidats, ils montrent la volonté similaire, manifestée par les deux camps, d’être « le plus fort », « le plus populaire », et la distinction gauche/droite ne se fait plus car chacun utilise les armes de l’autre. Propre aux dessinateurs, les dessins sont puissants et efficaces par leurs exagérations dans la manière de s’exprimer sur la réalité sociale. Ainsi, les caricatures traduisent par l’insolite et le paradoxe les points négatifs des duels présidentiels. L’utilisation de ces procédés dans les dessins se limite alors à la critique physique et discursive des candidats sans plus d’analyse.

En faisant référence à l’article de Marlène Coulomb-Gully, « Les “Guignols” de l’information : une dérision politique », nous pouvons associer les caricatures et les « guignols de l’info » au niveau du réalisme politique. En effet, les marionnettes peuvent être perçues comme la représentation vivante et interactive des caricatures. Les « Guignols de l’info » sont identiques aux journaux télévisés que l’on peut voir sur les grandes chaines publiques, ils gardent exactement la même structure et le même déroulé. « Un « JT » plus vrai que nature, présentant une actualité politique plus vraie que nature ».

L’humour en politique a ses limites car il comporte des risques. L’utilisation de l’humour et de l’ironie est toujours à double tranchant, et encore plus en politique. Pour Charaudeau, l’humour est à employer avec précaution car, à trop l’utiliser, le locuteur prend le risque de passer alors pour « un rigolo » ne pensant qu’à faire des blagues et de perdre sa « grandeur politique » et donc son ethos présidentiable.

Jaubert et Mayaffre nous expliquent que la France se situe dans une tradition où le registre humoristique est beaucoup mobilisé dans la satire et le pamphlet notamment exploités par l’extrême droite et les anarchistes, car ce sont des genres plus précis que le registre plus général. L’humour est fait pour bousculer l’État et la société, ce qui s’oppose à ce que les Français attendent d’un Président qui a pour fonction de rassembler et non de cliver. Par conséquent, une trop grande utilisation de ce registre nous éloigne de l’ethos de présidentiable. L’humour ou l’ironie peuvent d’ailleurs vite basculer dans l’insulte ce qui a pour effet de marginaliser automatiquement l’homme politique qui y a recours : l’humour doit donc être très subtil pour être efficace, rester discret pour dominer car s’il devient ostentatoire, il décrédibilise l’homme politique.L’humour réussi en politique est un savant mélange qui permet de critiquer, de dire des vérités sans pour autant blesser l’adversaire, qui pourrait devenir le futur allié. Il faut pouvoir décrédibiliser sans humilier, critiquer sans injurier. Il faut montrer que le candidat à la présidentielle est un homme qui unit le peuple. L’humour montre d’un candidat qu’il est intelligent, cultivé, mais aussi combatif. Comme l’écrivent parfaitement Jaubert et Mayaffre « le bon usage de l’humour répond à l’exercice d’équilibriste d’un bon ethos de candidat ».

Mais selon Vincent Tournier, dans son article « Les guignols de l’info » l’humour est une arme dangereuse. Citant Bergson, il nous explique que l’humour insensibilise, il est source de méchanceté, il humilie, et propage les préjugés et clichés. « Il est aussi « fait pour humilier » et comprend toujours « un petit fonds de méchanceté ». Il ajoute ensuite que l’humour peut être destructeur par la diffusion des préjugés, et reprend Annie Duprat, à propos des caricatures, qui explique que l’humour dénonce les préjugés mais ne proposent pas d’alternatives à ce qu’il critique.  Alors même que plusieurs chercheurs s’accordent à dire que l’humour joue un rôle important dans la politique, tous ne sont pas du même avis sur les conséquences de cette utilisation.

In fine, le dossier est absolument complet et met bien en valeur la complexité que peuvent être les notions d’ironie et d’humour et en particulier en politique. En revanche, le choix du corpus – à savoir le débat d’entre deux tours – interroge. Pourquoi choisir le moment politique français le plus normé où justement l’exercice de l’humour est le plus compliqué ? Ce choix ne restreint-il pas trop le genre humoristique ? On obtiendrait certainement des résultats très différents en s’intéressant aux discours de meetings par exemple. De plus, le choix s’est porté sur le débat de 2012 où Nicolas Sarkozy est sorti perdant. N’aurait-il pas fallu observer le débat de 2007 avec Nicolas Sarkozy contre Ségolène Royal[3], utilisant l’ironie et l’humour à de nombreuses reprises, pour le mettre en perspective avec sa deuxième prestation en 2012 ?

 

1 – HOUDEBINE-GRAVAUD Anne-Marie et Dolores Vivero Garcia Maria, 2013, « Le duel présidentiel Sarkozy-Hollande dans les caricatures », Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Langage et société, p. 15-33

2 – CHARAUDEAU Patrick, 2013, « L’arme cinglante de l’ironie et de la raillerie dans le débat présidentiel de 2012 », Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Langage et société, p. 35-47

3 – KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, 2013, « Humour et ironie dans le débat Hollande-Sarkozy de l’entre-deux tours des élections présidentielles (2 mai 2012) », Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Langage et société, p. 49-69

4 – JAUBERT Anna et DAMON Mayaffre, 2013, « Ethos préalable et ethos (re)construit la transformation de l’humour légendaire de François Hollande », Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Langage et société, p. 71-88

 Lectures complémentaires :

BONHOMME Marc, « La caricature politique », Mots. Les langages du politique [En ligne], 94 | 2010, mis en ligne le 06 novembre 2012, consulté le 19 octobre 2015. URL : http://mots.revues.org/19858 [consulté le 15 octobre]

COULOMB-GULLY Marlène. Les « Guignols » de l’information : une dérision politique (pp 53-65). Écoutes, échos du politique, sous la direction de Marlène Coulomb-Gully, Jeannine Richard-Zappella et Maurice Tournier. Mots. Les langages du politique, n°40, septembre 1994.. pp. 53-65.

TOURNIER Vincent, « Les « Guignols de l’Info » et la socialisation politique des jeunes (à travers deux enquêtes iséroises). », Revue française de science politique 4/2005 (Vol. 55), p. 691-724


[1] Rabatel Alain (2013), « Humour et sous-énonciation (vs ironie et sur-énonciation)», Les figures de style vues par la linguistique contemporaine, (M. Bonhomme dir.), L’Information grammaticale, 137, p. 36-42.

[2] Kerbrat-Orecchioni C. (1986), L’implicite, Paris, Colin.

[3] (2013), « L’ironie : problèmes de frontière et étude de cas. Sarkozy face à Royal (2 mai 2007) », dans M. D. Vivero García (dir.) 2013 (p. 27-62).