Entre conviction et calcul : la transgression en politique

Publié le jeudi - 26 janvier 2017

Coordination éditoriale de Marie Aynié, Frédéric FogacciCompte rendu de la revue Parlement[s], n°23, Transgresser en politique

Coordonné par Marie Aynié et Frédéric Fogacci, tous deux historiens du politique, et respectivement secrétaire générale du Comité d’histoire de la ville de Paris et directeur du service des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle, ce numéro de la revue Parlement[s], revue d’histoire politique propose de s’intéresser à la « transgression et la figure du transgresseur en politique au XIXe et XXe siècle”. La revue affiche une volonté de promouvoir la recherche sur la vie politique française ou internationale, et de couvrir les divers domaines de l’histoire politique en général.  

Le dossier, publié en 2016, remet en perspective la notion de transgression, toujours d’actualité, et que l’introduction se propose de contextualiser à travers les élections de 2012. En effet, les auteurs soulignent l’utilisation du terme “transgressif” par François Hollande pour dépeindre son adversaire Nicolas Sarkozy. Sans doute est-il d’ailleurs dommage de convoquer la figure du “président normal” proposé par François Hollande, sans y voir, là aussi, une transgression particulièrement importante pour la Ve République[1]. Comme les auteurs le rappellent, la transgression est très intéressante à étudier pour les historiens du politique, en ce qu’elle “permet de définir des ruptures, des moments ou des personnalités charnières, susceptibles, par leurs attitudes, par leurs initiatives, par leur discours de poser un avant et un après”. Partant d’une définition selon laquelle la transgression est une “ rupture, délibérée ou non, de codes écrits ou de normes implicites à destination du seul milieu politique, ou plus largement de l’opinion publique”, les auteurs se demandent si la transgression représente plutôt une mise en danger du monde politique ou bien plutôt d’un moyen de renouveler le discours politique, et de lui redonner de l’audience.

Pour répondre à cette question, les coordinateurs de la revue ont choisi de regrouper différentes études de cas historiques ainsi qu’une analyse plus sociologique de la notion de trahison, définie ici comme une forme particulière de transgression. À l’image de Pierre-Emmanuel Guigo, plusieurs contributeurs s’appuient sur leur thèse pour éclairer l’objet étudié, donnant une profondeur intéressante à ce numéro. Selon les articles, l’analyse se base davantage sur des entretiens, ou l’étude d’un corpus de textes et d’images, mobilisant ainsi des données nombreuses et variées pour dérouler l’argumentation. L’ancrage théorique est solide, mais semble parfois insuffisamment exploité. C’est le cas par exemple des travaux récents de Michel Hastings, Loïc Nicolas et Cédric Passard sur les “Paradoxes de la transgression” qui traitent le sujet de façon approfondie et bien au-delà du seul champ politique. On regrettera également que, loin de l’ambition initiale de l’appel à contributions, le dossier ne propose pas plus d’articles qui s’ancrent disciplinairement en dehors du domaine de l’histoire politique. Il aurait sans doute été intéressant d’approfondir, à travers une contribution, le constat attrayant posé dans l’introduction, que “l’apport de la psychologie appliquée au champ politique est utile” pour comprendre la notion de transgression.

On saluera l’enchaînement des articles proposés qui en toute cohérence va apporter des éclairages divers sur la transgression. Partant du texte étudiant l’objet le plus ancien, “Ollivier, transgresseur par essence” d’Eric Anceau, la revue nous montre que le concept de transgression avait déjà cours sous le Second Empire, lorsque le républicain Ollivier fait le choix de se mettre au service de l’Empire. Pierre-Emmanuel Guigo poursuit dans l’article suivant en rattachant la notion de transgression à une période plus récente en étudiant les relations entre Michel Rocard et le Parti Socialiste. La construction du dossier nous montre ainsi combien la transgression en politique n’est pas un phénomène nouveau, mais bien un phénomène intemporel. L’apport d’autres contributions plus contemporaines aurait sans doute permis d’aller plus loin, au-delà de la seule analyse de la communication de Michel Rocard et d’accréditer les diverses hypothèses posées en introduction sur la période actuelle comme le fait que “les usages de la transgression se sont multipliés et que leurs échos se sont atténués” (p.20).

Les deux articles suivants, celui de Frédéric Fogacci sur Jean-Jacques Servan-Schreiber et celui de Stéphane Poiron sur d’Enoch Powell, abordent la transgression comme une démarche sincère, naïve, une démarche guidée par une vision, une idéologie. C’est ainsi le cas d’Enoch Powell qui va transgresser par conviction. Ce conservateur britannique convaincu s’est retrouvé à faire campagne contre son propre parti et contre E. Heath, non pas dans un but personnel, mais parce qu’il estimait que le Tory ne respectait pas ses engagements.

A contrario Marie Aynié et Anne-Laure Ollivier étudient des transgressions plus symboliques, qui agissent comme une arme politico-médiatique soit une “opération préméditée et savamment calculée de communication politique”. C’est ce qu’apportent l’étude du dernier duel à l’épée de députés, orchestré par Gaston Defferre en 1967, ainsi que l’analyse de la transgression du député Christophe Thivrier (1894). Ce dernier vint en blouse à l’Assemblée, transgressant ainsi une norme vestimentaire implicite, avant d’être exclu quelques années plus tard de l’hémicycle pour avoir, cette fois-ci, transgressé le règlement en criant “Vive la Commune”.

Le texte final, seule contribution qui ne constitue pas une étude de cas, vient clore le dossier en apportant une vision davantage sociohistorique de la transgression. L’auteur choisit ici d’aborder la transgression par le prisme de la trahison, qui permet de « mettre en évidence les logiques sociales et les processus politiques et symboliques qui sont à l’œuvre dans toute transgression ». Il s’agit alors d’une construction sociale, source d’enjeux politiques et de rapports de forces.

La revue donne à voir des thèses transversales en lien avec la notion de transgression et son utilisation. Les auteurs nous montrent ainsi une multiplicité de finalités possibles de cette transgression. La transgression peut être un objet de conquête afin de développer un pouvoir politique. Que ce soient Emile Ollivier, Michel Rocard ou Jean-Jacques Servan-Schreiber qui a essayé d’utiliser des thématiques nouvelles pour réformer et prendre le contrôle du Parti Radical, tous ont utilisé le registre transgressif, à leur manière, afin de développer un pouvoir personnel. Néanmoins, on s’aperçoit également que le transgresseur peut être instrumentalisé par le groupe social, le parti politique, afin de rajeunir l’image du groupe. Il y a une double instrumentalisation, à la fois par l’auteur de la transgression qui utilise le groupe afin de gagner en pouvoir, et par le groupe qui utilise l’image du transgresseur afin de rajeunir son image. L’exemple le plus frappant est sûrement ici celui de Jean-Jacques Servan-Schreiber dans sa relation avec le Parti Radical. Animé d’une volonté de changements et de rénovation pour son parti, Servan-Schreiber est amené à prendre la tête du Parti Radical en 1969. Ainsi, il sert de faire-valoir au parti et gagne en pouvoir de son côté.

De plus, la transgression est utilisée par les acteurs pour se distinguer sur la scène publique que ce soit à travers une communication visuelle, par l’habit comme Christophe Thivrier ou par le geste comme Gaston Defferre, qui au-delà d’une simple transgression des normes légales, y préférait une forme d’honneur désuète, même pour l’époque, et donnait à voir une forme de communication politique fondée sur le dynamisme et la virilité. Cette mise en scène du dynamisme à travers la transgression a été reprise quelques années plus tard par J. Chirac dans la photographie du saut du tourniquet, présente sur la couverture de la revue[2]. Aussi, les textes de cette revue montrent bien l’importance du rôle joué par les médias, qui amplifient généralement les effets du mécanisme de la transgression.

Enfin, l’évolution due à une transgression peut également avoir lieu sur un plan plus intellectuel. C’est ce qu’ont expérimenté Michel Rocard et Jean-Jacques Servan-Schreiber en essayant de renouveler l’image ou la pensée dominante d’un système partisan considéré comme démodé. Cette transgression peut être interprétée comme une forme d’ouverture, qui devant un système politique bloqué, donnait à voir une respiration démocratique, une critique des anciens par les modernes. Elle peut ainsi s’avérer instituante à travers de nouvelles organisations, de nouvelles idées, un nouveau courant voir une nouvelle idéologie comme l’ont fait Servan-Schreiber ou Rocard et ce, dans une logique de “stratégie d’entrants”.

Néanmoins l’un des pendants d’une transgression trop affirmée est de pouvoir causer une rupture du lien social qui unit le transgresseur à son groupe social d’origine. La transgression peut être un acte délibéré et réfléchi. C’est le cas lors d’une trahison notamment, comme le démontre Sébastien Schehr dans le cas de François Mitterrand, Edgar Faure ou Jacques Chirac qui ont conquis leur pouvoir et gagné en influence sur la base d’un reniement, d’un retournement d’alliance, d’une trahison de leur groupe de loyauté originel. Le phénomène transgressif peut également être improvisé, irréfléchi ou naïf dans le cadre d’une rupture (celle d’Enoch Powell) ou d’une transgression qui n’a pour but qu’elle-même. La transgression rentre alors dans une logique qui se nourrit elle-même. Cela a été le cas pour Servan-Schreiber qui a poussé la transgression jusqu’à ignorer l’identité même de son parti, provoquant une scission.

Cependant, le cadre de cette transgression est toujours subjectif et dépend du groupe social qui la subit. En effet, elle peut être à double tranchant selon les interprétations : elle peut être considérée comme bénéfique lorsqu’elle apporte des changements et remet en cause les normes établies. Mais elle peut aussi, pour les mêmes raisons, être considérée comme négative. Le texte de Sébastien Schehr prend pour exemple le Général de Gaulle, considéré comme un traître pour avoir contesté l’autorité du Maréchal Pétain. À la fin de la guerre, celui-ci parviendra à devenir le libérateur, porteur d’une nouvelle vision. Finalement, la transgression résulte d’un rapport de force entre des groupes sociaux et des mœurs établies, qui peut évoluer suite à la transgression. Bien plus qu’une stratégie d’entrants, la transgression, décrite comme une trahison, peut aussi être un outil aux services de détracteurs pour qualifier certaines formes de désengagement ou de défection.

En conclusion, l’apport de ce dossier va plus loin qu’une simple énonciation d’épisodes transgressifs d’une histoire politique moderne et contemporaine. Il établit une véritable typologie de la transgression en politique, tout en énonçant les avantages et les risques qui l’accompagnent. Pour aller plus loin, les auteurs et coordinateurs du dossier auraient sans doute pu établir une distinction dans leurs analyses, entre ceux qui transgressent les normes de leur propre groupe social et ceux qui transgressent les normes d’un autre groupe que le leur. Le cas d’Emile Ollivier invite ainsi à se questionner sur les frontières partisanes et leur dépassement grâce à la transgression. Figure importante de la vie politique française au XIXème et partisan de la cause Républicaine, il se distinguera des dominants du parti. Ayant constitué la première opposition républicaine et parlementaire à l’Empire, il finira par s’y rallier. Sa collaboration avec le régime lui vaudra d’être accusé de trahison par son propre parti. A l’inverse, les transgressions du député en blouse, Christophe Thivrier, révèlent le franchissement d’une forme de bienséance, largement partagée dans le monde politique. Il revendique une autre appartenance que celle de la fonction politique, imposée dans les rangs de l’Assemblée. Ici, le député Thivrier incarne  l’homme du peuple, et adopte une attitude de rupture, de vérité, marquant son intérêt pour les préoccupations concrètes de ses électeurs.

Enfin, le manque de références contemporaines, qui peut, au premier abord, sembler déroutant, n’empêche pas le dossier d’illustrer, à travers un regard historique, une pratique politique qui se révèle brûlante d’actualité.

Par Megane Tafforeau, Alexandre Gavard, Agathe Bonamour, Thomas Jaquemet.


[1]voir à ce sujet Goetgheluck Delphine, Conrath Patrick, « Vous avez dit normal ? », Le Journal des psychologues 6/2012 (n° 299) , p. 3-3 URL : www.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2012-6-page-3.htm qui se demande à propos du “président normal” : “Sera-t-il tout simplement un nouveau référentiel, un système fait de nouvelles normes qui chasseront les précédentes, pour satisfaire les mécontents ?”

[2]Cette photographie est également décrite dans les sources : Jean-Félix de Bujadoux, Jacques Chirac ou la transgression en mouvement, p 161.