Des « oiseaux de malheur » aux communicants de crise : communiquer la mauvaise nouvelle au fil des siècles

Publié le vendredi - 26 janvier 2018

Compte rendu critique du vingt-cinquième numéro de la revue d’histoire politique Parlement[s] :

« Assassinat d’Henri IV et arrestation de Ravaillac, le 14 mai 1610 » de Charles-Gustave Housez (1858)

« Assassinat d’Henri IV et arrestation de Ravaillac, le 14 mai 1610 » de Charles-Gustave Housez (1858)

À l’occasion de son vingt-cinquième numéro, paru au premier trimestre de l’année 2017, la revue Parlement[s] consacre un important dossier aux « oiseaux de malheur », définis par Michel Cassan, coordinateur et directeur de ce numéro thématique comme des porteurs de mauvaises nouvelles. La mauvaise nouvelle étant « assimilable à un évènement ayant la capacité de bouleverser soudainement la psychologie collective de l’opinion », une même réalité peut néanmoins être inquiétante ou sinistre pour les uns et heureuse pour les autres… Les études de cas recueillies dans ce numéro visent à fournir un échantillon de l’information et de la « communication politique » – risquons l’anachronisme – diffusées par des autorités étatiques et urbaines, confrontées à une mauvaise nouvelle et à la nécessité de la transmettre à leurs administrés. Les articles s’attachent à analyser les attitudes des autorités devenues des « oiseaux de malheur » et à dégager d’éventuelles similitudes entre leurs initiatives, leurs gestes, leurs pratiques ainsi que les rituels au cours des siècles.

Les différents articles du dossier sont articulés autour d’axes thématiques. Le premier axe traite de l’annonce de la catastrophe sanitaire. Il recueille les contributions d’Élisabeth Belmas, qui développe une analyse relative aux multiples épidémies de peste qui ont frappé l’Europe de 1347 à 1720, puis celles de Frédéric Vagneron, qui revient sur les épidémies de grippe de 1889 et 1919. Le deuxième axe du dossier aborde la question de la disparition de figures de héros. Pour ce faire, Fabien Archambault et Vojislav Pavloviç exposent respectivement la tragédie politique entraînée par la catastrophe de Superga et la fin de vie du maréchal Tito en Yougoslavie. Le troisième axe d’analyse examine la mauvaise nouvelle « en débat » : Jean-Marie Le Gall relate la capture de François Ier, tandis que Nadine Kuperty-Tsur réemploie les travaux de Pierre de L’Estoile rendant compte de l’infiltration de l’espace public par les bruits et nouvelles sous le règne d’Henri IV.

Ce dossier est également complété par des articles moins étoffés se référant à des « sources » d’une importance certaine, quoique relative par rapport aux articles de recherche : Michel Cassan a rédigé un premier texte consacré à l’annonce de l’assassinat d’Henri IV et ses conséquences, doublé d’un second mettant en exergue les diverses utilisations du régicide par ses successeurs. Un autre article publié par François Brizay porte sur la guerre de Succession d’Espagne, lequel nous a semblé d’une moindre pertinence au regard des problématiques que le dossier met en lumière. Enfin, une contribution de Frédéric Turpin porte sur la bataille de Diên Biên Phu et sa réappropriation par le Général de Gaulle.

Nous nous sommes efforcés ici de nous émanciper d’une analyse purement thématique ou chronologique des articles proposés. L’ensemble de la revue peut en effet être appréhendé sous un angle communicationnel. Le travail des multiples contributeurs renseigne sur la gestion d’une crise politique, et notamment sur les manières de communiquer en temps de troubles. Les impératifs de communication peuvent – pour adopter une lecture transversale du numéro – se répartir en quatre temps : premièrement la nature, l’émetteur et la véracité de l’information ; ensuite l’épineux choix du moment pour annoncer la mauvaise nouvelle ; troisièmement la définition des cibles ou destinataires, messages et canaux ; et enfin la quête d’une harmonie nouvelle, symétrique par rapport à l’équilibre qui a été bouleversé.

Transmettre l’information

Tout d’abord, certaines contributions s’attachent à mesurer la qualité des informations relatives à la crise. Les auteurs font alors face à la question de la véracité, de l’opportunité et des objectifs de la communication à mettre en place. Les épidémies grippales ont tout particulièrement opposé les médias et les autorités politiques et institutionnelles dans leurs stratégies de communication respectives. Quand les uns privilégiaient avant tout la transparence, les autres faisaient preuve de prudence et optaient plutôt pour un verrouillage de l’information.

Dans l’article sur les journaux de Pierre de l’Estoile, l’auteure évoque aussi la question de l’exactitude de l’information au moyen d’un lexique qu’elle explicite. Les « bruits », « fausses nouvelles » et « rumeurs » sont caractéristiques des périodes de crise et naissent d’eux-mêmes sous l’effet de l’angoisse et de l’incertitude. A l’occasion de l’assassinat d’Henri IV, Michel Cassan s’applique à décrire la verticalité de la transmission de l’information, produite comme gage de son authenticité. On peut ensuite observer que les articles en lien avec la première thématique mettent en avant l’opportunité d’informer la population.

Enfin, dans cette première partie, on observe des objectifs précis de divulgation, ou de rétention de l’information. Dans le contexte des épidémies de peste qui ont affecté l’Europe, l’objectif assumé des pouvoirs publics était de « ne pas scandaliser la ville et le commerce »[1], alors qu’à l’occasion de l’hospitalisation de Tito, il était nécessaire de prévoir les mesures qu’impliquait la disparition du Président, tout en veillant à rassurer l’opinion publique. Enfin, l’article relatant la capture de François Ier expose la façon dont la régence a veillé à ne pas alarmer la population. Les autorités doivent être en mesure, dans les cas étudiés de se prémunir contre des réactions trop vives qui sont redoutées.

Choisir le moment opportun

Certains travaux élucident la question du choix du moment opportun pour annoncer une catastrophe. C’est notamment le cas de l’article d’Élisabeth Belmas, qui dénonce le temps de latence existant entre l’apparition des premiers symptômes et la publication de la peste.

Le texte de Frédéric Vagneron explicite le fait que les autorités repoussaient continuellement la publication de la maladie pour ne pas s’ériger en « prophètes de malheur ». Enfin, répondant à la finalité de préserver la cohésion nationale et l’ordre public, les travaux de Vojislav Pavloviç montrent que les informations circulaient avec un délai de quelques jours par rapport au déroulement des faits.

Identifier les destinataires

L’article d’Élisabeth Belmas souligne également la problématique des destinataires. En effet, le médecin Valeriolle, qui exerça au XVIe siècle, affirmait qu’il était préférable de taire « aux populaires » les premiers signes de l’épidémie et de n’informer que les « personnes de respect et de conseil ». Vojislav Pavloviç  met en avant, quant à lui, l’importante différenciation opérée par le pouvoir politique lors de la mort de Tito. On constate ainsi la circulation d’une information à deux vitesses en fonction de cibles identifiées : d’une part, une information détaillée et exacte, réservée aux hautes instances du pouvoir ; d’autre part, une information sommaire, elliptique et éloignée de la réalité destinée à l’ensemble de la société yougoslave. En outre, Jean-Marie Le Gall nous fait remarquer que la nouvelle se diffuse hiérarchiquement depuis les notables vers la population, par capillarité : les assemblées générales organisées dans les villes visent moins à délibérer qu’à informer et recueillir le consensus. Dans un tel contexte, comment construire les messages qu’il convient de transmettre aux populations ?

Cette thématique soulève la double question des politiques de désinformation du public, par la publication d’une contamination de la nourriture plutôt que d’une épidémie, ou d’informations peu alarmantes pour avertir de l’arrivée de la grippe en France. La mort du maréchal Tito est également et particulièrement révélatrice de la nécessité, pour les autorités d’afficher une apparence de stabilité envers les populations. Toutefois, lors de l’intensification de la dégradation de l’état de santé du Président, la teneur de l’information destinée à la population connaît un infléchissement marqué : les bulletins de santé ne minimisent plus systématiquement la gravité de ses maux et contiennent davantage d’informations sur son état réel.  Les travaux de Michel Cassan, relatifs à l’annonce de la mort d’Henri IV dans les villes de Tours et Montauban, démontrent que les messages délivrés ont pour but de rassurer les minorités religieuses.

Enfin, certains articles mettent en avant le choix de canaux de communication pour informer les populations de mauvaises nouvelles. Dans le texte d’Élisabeth Belmas, il s’agit des Prévôts de santé ou encore la promulgation de statuti sanitari[2]. Frédéric Vagneron montre quant à lui l’essor d’une nouvelle presse remettant en cause le monopole de l’information des autorités, alors que Vojislav Pavloviç évoque l’utilisation de bulletins destinés à informer la population de l’état de santé du maréchal Tito. Enfin, le texte de Jean-Marie Le Gall expose un procédé d’annonce par publications orales accompagnées de publications écrites envoyées par la régence aux gouverneurs principaux, aux Parlements ou aux autorités urbaines.

Retrouver l’équilibre

Une fois l’explication donnée, la société se stabilise et trouve un équilibre nouveau. Cela fait l’objet de la quatrième et dernière partie que nous avons identifiée dans ce dossier.

Dans un premier temps, la mise en scène de la mauvaise nouvelle apparaît dans le texte de Frédéric Vagneron, où la pandémie est considérée comme un accident face auquel les autorités sanitaires et politiques sont dépourvues de moyens d’action. Dans l’article relatant la catastrophe de Superga, Fabien Archambault évoque la suspension de séance à la Chambre de députés après l’annonce de la catastrophe, évènement qualifié d’exceptionnel par l’auteur. La capture de François Ier met en lumière la tentative de culpabilisation de la population par la régence, doublée de la valorisation de l’action du monarque chevalier. Dans un tel contexte, la nouvelle est assimilée à une punition divine adressée à l’ensemble du Royaume de France. En outre, Frédéric Turpin, dans son article relatif à la bataille de Diên Biên Phu, démontre la tentative d’appropriation de l’évènement par le Général de Gaulle le 9 mai 1954. Ce dernier qui souhaitait se créer une opportunité de revenir au pouvoir, en dénonçant notamment la fin tragique de cette bataille, avait alors donné un rendez-vous aux Français sous l’Arc de Triomphe. Vient ensuite la création d’une mémoire collective par les autorités. Dans le texte sur la catastrophe de Superga, l’auteur décrit comment, depuis 1950, la mémoire de la catastrophe aérienne est entretenue chaque année à l’aide d’une cérémonie, à l’endroit où fut édifiée la stèle commémorative en 1949, fréquentée de manière assidue et régulière. Michel Cassan fait également part de la commande du tableau représentant l’assassinat d’Henri IV par Napoléon III au peintre Charles-Gustave Housez en 1859. Celle-ci faisait suite à l’attentat meurtrier dont Napoléon III réchappa en 1858. L’Empereur effectua alors un habile rapprochement avec Henri IV afin d’envoyer un message politique fort, rappelant les conséquences désastreuses du régicide d’alors.

Par ailleurs, certains auteurs mettent en avant les actions des autorités pour revenir au consensus national. Selon Elisabeth Belmas, cela passe par la mise en place de structures sanitaires permanentes. À l’occasion de la catastrophe de Superga, Fabien Archambault explique que les funérailles nationales intervenues le 6 mai 1949 marquaient « l’abolition » des différences sociales et politiques, par l’utilisation de la culture du football. Enfin, à l’occasion de l’annonce de la mort d’Henri IV, on observe que l’auteur insiste sur la verticalité des messages. Cela renforce la vision d’une communauté de citoyens partageant un même destin collectif irrigué par une culture urbaine englobante et prenant le pas sur des engagements religieux particuliers porteurs de divisions du corps social, avec le risque d’un retour à la guerre civile.


Les différentes contributions compilées dans le numéro 25 de la revue d’histoire politique Parlement[s] proposent un axe de lecture historique que nous avons tenté de mettre à distance afin de souligner l’intérêt du dossier du point de vue de l’analyse de la communication politique et publique. En effet, elle nous permet aussi de comprendre les enjeux structurant cette communication dans ses formes contemporaines. Ainsi, à l’heure où la professionnalisation de ce secteur ne cesse de croître, est-il tout à fait souhaitable d’orienter la réflexion sur les « oiseaux de malheur » du XXIe siècle : les communicants de crise ne sont-ils pas, finalement, des oiseaux de malheur professionnalisés ?

Pauline COURBÉ DUBOST, Yohann GARCIA, Clément LEBOURG, Léa PETIT

(promotion M2, 2017-2018)


[1] Rubys Claude de, Discours sur la contagion de la peste qui a esté ceste présente année en la ville de Lyon, contenant les causes d’icelle, l’ordre, moyen et police tenue pour en purger, nettoyer et délivrer la ville, Lyon, Jean d’Ogrolles, 1577, pp. 11-14.

[2] Compilations de prescriptions prophylactiques et hygiéniques destinées à prévenir de l’épidémie et sa contagion