La Collaboration : les Archives au service de l’Histoire.

Publié le jeudi - 9 avril 2015

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Dans le cadre des commémorations du 70ème anniversaire de la Libération, les Archives Nationales ont proposé jusqu’au 2 mars dernier une exposition sur La Collaboration (1940-1945). Organisée autour de six thématiques, cette exposition retrace la vie hexagonale pendant le régime de Vichy, à partir de documents d’époque, vidéos, témoignages, messages radio et de panneaux historiques récapitulatifs.

L’entrevue de Montoire du 24 octobre 1940 marque un tournant dans la construction de la collaboration française. Cette rencontre entre le Maréchal Pétain, président du Conseil depuis le 16 juin 1940, et Adolf Hitler, fait suite à l’armistice signée entre les deux mêmes acteurs quatre mois plus tôt. Ce rendez-vous qui n’aura eu finalement qu’une valeur symbolique, constitue les prémices de ce que comptait entreprendre par la suite Philippe Pétain. Il expliquera d’ailleurs six jours plus tard à la radio, sa volonté « d’entrer dans la voie de la collaboration », discours au cours duquel il invitera les Français à le suivre dans son choix.

Les acteurs de la Collaboration

Le premier thème abordé au sein de l’exposition s’articule autour des acteurs majeurs de cette collaboration. Comment ne pas évoquer celui qui en fut la figure de proue ? A son arrivée à la tête de l’Etat en juin 1940, Philippe Pétain bénéficie de deux grands atouts. Il est encore, dans la mémoire collective, le héros de Verdun en 1916, et celui plus globalement de la Première Guerre mondiale. Il se représente comme le sauveur de la nation, comme celui qui arrive au bon moment pour aider le pays à se relever de la défaite. Proche du peuple, le maréchal s’efforcera, tout au long de la guerre, de maintenir cet engouement à son égard à grands coups de propagande. Doué pour les discours, il sillonnera la France tel un politique en campagne. Il ira même jusqu’à obliger les instituteurs à apprendre aux élèves d’écoles primaires l’hymne à sa gloire : « Maréchal, nous voilà ».

Deuxième personnage d’importance dans cette période trouble : Pierre Laval. Il fut, dans un premier temps, vice-président du Conseil et dauphin désigné du maréchal. Il est évincé le 13 décembre 1940 pour mieux revenir par la grande porte comme chef du gouvernement le 18 avril 1942.

Enfin s’il y eut une troisième personne d’envergure dans ce collaborationnisme, ce fut bien Jacques Doriot. D’abord député de la Seine de 1928 à 1937, il crée en 1936 le Parti Populaire Français, parti politique qui sera ni plus ni moins que l’un des deux plus importants durant la Collaboration, avec le Rassemblement National Populaire. Le PPF comptera jusqu’à environ 40 000 adhérents. Jacques Doriot quant à lui, militera pour une collaboration totale avec l’Allemagne. Il sera d’ailleurs l’un des créateurs de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme, et ira jusqu’à combattre sur le front russe en tant que lieutenant de l’armée allemande.

Des ennemis communs

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Le nazisme et l’état français vont se retrouver autour de trois grands ennemis communs. Les communistes, les juifs, et les francs-maçons. L’exposition montre avec vigueur comment les Allemands ont tenté d’installer une propagande à Paris même pour lutter contre ces ennemis. C’est ainsi que nous sont présentées les affiches de trois grandes expositions qui eurent lieu dans la capitale. La première d’entre elles, à partir de l’été 1941, est intitulée La Franc-Maçonnerie, fossoyeuse de la Paix, elle doit démontrer les dangers du complot maçonnique. La deuxième exposition Le Juif et la France débute le 5 septembre 1941 au sein du Palais Berlitz. 250 000 visiteurs se rendirent sur place. Ils y découvrirent une multitude de portraits souvent caricaturaux, de documentaires et autres affiches antisémites.

Enfin, la dernière grande exposition, Le bolchévisme contre l’Europe, se déroula salle Wagram à partir du 1er mars 1942. 370000 visiteurs y virent des panneaux et reconstitutions ironiques du soit-disant « paradis soviétique ».

Dès le 3 octobre 1940, le Maréchal Pétain établit le premier statut des juifs en France. Ce statut qui parle de « race », leur interdit les fonctions publiques de commandements, et vise à les exclure des médias – source d’influence sur l’opinion publique –, des professions dites libérales, ou liées à la justice et l’enseignement. Or, contrairement à ce que certains « penseurs » de notre temps ont prétendu encore récemment, Philippe Pétain a appuyé cette répression. L’original de ce texte de loi est présenté lors de l’exposition et on y voit clairement le trait du Maréchal qui barre l’article prévoyant d’épargner « les descendants juifs nés français ou naturalisés avant 1860 ». De même qu’il abolit le décret Crémieux, qui avait autorisé jusqu’alors la naturalisation française aux juifs d’Algérie.

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A l’été 1941, est mise en place une « aryanisation des biens juifs ». Le but ? Réduire « l’influence juive » à néant. Pour y parvenir, l’Etat français décide de vendre tous les commerces et immeubles référencés comme appartenant à un juif. Plus de 60 000 dossiers d’aryanisation des biens juifs furent répertoriés après la guerre.

Dans un témoignage présenté au sein de l’exposition, une infirmière du camp de Drancy décrit l’horreur de voir des enfants internés. Ils connaitront tous un funeste destin, qui s’achèvera dans les camps de la mort. A l’été 1942, le chef du gouvernement, Pierre Laval, décide de déporter également les enfants juifs de moins de 16 ans.

Le gouvernement a particulièrement insisté sur ce point, considérant que la prise en charge d’enfants devenus orphelins à cause de la déportation de leur parents, constituait une charge superflue pour la France. Durant la deuxième quinzaine d’août 1942, 3 265 enfants de la rafle du Vél d’Hiv furent envoyés à Auschwitz. Presque tous y furent immédiatement gazés. Dans son témoignage, l’infirmière du camp de Drancy a ce souvenir poignant d’un futur jeune déporté : « Je ne puis oublier la voix de ce petit garçon de 4 ans qui répétait sans arrêt sur le même ton avec une voix grave, une voix de basse incroyable dans ce petit corps ‘Maman, je vais avoir peur ; Maman, je vais avoir peur’ ».

Deux lois et décrets en date d’août 1940 interdisent les associations secrètes et constatent la nullité de « La Grande loge de France » et « Le Grand Orient de France », soient les deux plus grandes loges maçonniques de France. Près d’un an plus tard, le 11 août 1941, est promulguée une loi qui interdit aux anciens franc-maçons toute fonction ou emploi publics. Le Journal officiel publie par ailleurs une liste de franc-maçons. 15 000 noms y furent répertoriés. Les Allemands, aidés par la police française, pillèrent tout au long de la guerre les loges maçonniques, en les dépouillant de leurs biens.

 Le gouvernement de Vichy faisait de la lutte contre les Résistants une priorité. Après avoir créé les tribunaux spéciaux, les sections spéciales et le tribunal d’Etat, la loi n°38 du 20 janvier 1944 institue les cours martiales. Celles-ci doivent permettre selon Pétain de « juger les hommes ayant tué ». Plus de deux cents Résistants sont condamnés à exécution en moins de six ans. Sort également réservé à des maquisards et rebelles des prisons de la France occupée.

Suite à la terrible affaire des 50 otages de Nantes, la loi du 25 octobre 1941 favorise, encourage, et tente d’imposer la délation. Une dénonciation qui doit viser les « crimes terroristes » ainsi que les opposants et ennemis de la nation. Au début de l’exposition, nous pouvons voir une lettre reçue par l’animateur radio Robert Peyronne. Il consacrait principalement une émission sur Radio Paris à la délation des juifs et des résistants. Cette lettre qui lui est adressée, dénonce deux juifs et francs-maçons, lettre d’ailleurs mensongère, puisque les deux personnes incriminées dans le courrier ne sont ni juifs ni francs-maçons, l’auteur cherchant à se venger de son ancien amant…

La collaboration des Polices : contre les résistants et les juifs

 Le 23 avril 1941, suite aux demandes des syndicats de commissaires au cours des années 30, le régime de Vichy finit par unifier les différents services de polices. La Police Nationale était née. Le mois suivant se déroula l’un de ses premiers « faits d’armes ». 6 694 juifs étrangers majeurs et vivant en région parisienne sont convoqués à l’aide d’un billet vert pour un « examen de situation ». Plus de la moitié d’entre eux partirent le jour même de leur convocation vers les camps d’internement de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, situés dans le Loiret. La grande majorité furent déportés vers Auschwitz. Cette rafle prendra le nom symbolique de « rafle du billet vert ». Elle fut la première d’une longue série. Plus d’un an plus tard, le 6 mai 1942, le chef de la Police française, René Bousquet, rencontra son homologue allemand à Paris. L’objectif était double : lutter contre la Résistance et favoriser une déportation massive de juifs de France. Trois mois plus tard, le 16 juillet 1942 le commissariat du 3ème arrondissement de Paris crée un registre de recensement des juifs. Il sera utilisé lors de la tristement célèbre Rafle du « Vél d’Hiv ».

Dès lors, le principe même de présomption d’innocence n’existe plus. On va enfermer des personnes plus pour le danger potentiel qu’ils peuvent représenter que pour des crimes établis et avérés.

Et c’est au plus fort de la Collaboration que, le 30 janvier 1943, est créée la Milice. Son rôle est double. Il s’agit de lutter contre les résistants, le communisme, les juifs, les francs-maçons et De Gaulle ; mais aussi selon Joseph Darnand, chef de la Milice, de mettre en place « un régime autoritaire national permettant à la France de s’intégrer dans l’Europe de demain ». Les miliciens n’hésitaient pas à user d’exécutions arbitraires et de massacres, ou encore de délations, rafles et tortures, ce qui conduisit la population française à les détester. La Milice n’eut jamais plus de 35 000 membres, dont 15 000 furent réellement actifs.

La culture et les médias aux ordres

 Dès l’année 1940, les Allemands vont se lancer à la conquête de l’opinion publique. Pour ce faire, ils vont tenter de contrôler la presse et la radio. Et tous les moyens semblent bons pour y parvenir, que ce soit une censure réelle, ou encore par la rétribution de journalistes collaborationnistes. Une censure qui interdit par exemple la publication d’auteurs soit anglophiles, juifs ou tout simplement hostiles au régime nazi. Deux millions d’ouvrages seront ainsi saisis dans les maisons d’éditions durant la guerre. Le régime nazi favorise la publication de journaux qui font son apologie tel que Le Téméraire, Signal, ou encore Revivre. Du côté radiophonique, Radio-Paris est la radio phare de l’occupation. Afin de se donner une caution « vrai visage français », plusieurs journalistes acquis à la cause collaborationniste sont engagés. Par ailleurs, une des radios les plus écoutées à l’heure actuelle fut crée à l’époque. Son nom ? Radio Monte-Carlo. Diffusant d’abord uniquement de la musique, elle finit par émettre les informations de propagandes en provenance d’Allemagne tout au long de l’année 1944.

Du côté culturel, trois domaines sont spécifiquement visés : les arts et les lettres, la musique, et le cinéma. Dans ce dernier secteur, plus de 15% des films produits sous l’Occupation le sont par l’Etat allemand. Des grandes stars de l’époque comme Robert Le Vigan ou l’illustre Maurice Chevalier vont même jusqu’à jouer dans des films sous production allemande et même participer à des messages en faveur du régime nazi à la radio. Le music-hall, de son côté, voit ses recettes multipliées par vingt de 1940 à 1942. Dans un magazine affiché au coeur de l’exposition, au nom évocateur Que faire à Paris ?, le soldat allemand a droit à diverses informations pour circuler, manger, s’habiller, faire du tourisme et se divertir dans la capitale. L’exposition n’en fait pas état, mais on aurait pu attendre un passage sur la Collaboration bien trop souvent méconnue d’Edith Piaf, qui s’amusait beaucoup de chanter devant les officiers d’outre-Rhin.

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Autre personnalité célèbre, Louis Ferdinand Celine. L’auteur renommé a publié un pamphlet antisémite particulièrement violent intitulé Les Beaux draps. Dans cet ouvrage il revendique sans détour son amour et son admiration pour ce régime allemand.

En 1941 et 1942 furent également organisés des voyages culturels en Allemagne. Des écrivains, sculpteurs, peintres, acteurs ou le directeur des beaux arts en personne y participèrent. Visites culturelles, dîners mondains, excursion dans des camps de prisonniers, le programme varie, et ces voyages furent durement condamnés durant l’après-guerre.

Procédure avec le Reich

Tout au long de la guerre, le régime de Vichy aura eu une obsession majeure. Celle de gagner sa place, et une relative autonomie dans l’Europe allemande. Plusieurs dirigeants français espéraient – naïvement – bénéficier du savoir faire allemand, de cette Deutsche Qualität, tout en développant des échanges commerciaux entre les deux pays. Mais seules six entreprises franco-allemandes seront créées durant le régime de Vichy.

Fleuron de l’industrie française durant les Trente Glorieuses, le secteur de l’industrie aéronautique est en berne au soir de la défaite contre les Allemands en 1940. Mais ces derniers ne mettront pas longtemps – une année – à profiter de l’aubaine pour signer un protocole de fabrication commune. Ainsi, 1 500 avions et 4 000 moteurs furent construits ; moteurs produits sous licence BMW par la société Gnome et Rhône. A noter qu’une fois la libération venue, Gnome et Rhône fut avec Renault nationalisée pour « faits de collaboration ».

Pierre Laval instaure le 16 février 1943 le STO : Service obligatoire du travail. 500 000 travailleurs français sont envoyés en Allemagne. Au final ce fut près d’un million de Français qui partirent travailler de l’autre côté de la frontière. L’objectif était de favoriser l’économie du régime nazi et de lui permettre d’assurer ses livraisons matérielles à travers l’Europe.

Aux armes avec l’Allemagne

Dans un message radiodiffusé du 22 juin 1942, présenté à l’exposition, Pierre Laval souhaite la victoire de l’Allemagne « parce que sans elle le Bolchévisme demain s’installera partout ». Lui qui avait plus d’un an plus tôt appelé « à une collaboration totale et sans arrière-pensées avec l’Allemagne », s’engage dans une collaboration qui ira jusqu’à l’envoi d’hommes français défendre les couleurs nazies sur le champ de bataille. Par exemple, en octobre 1941, plus de 800 soldats et officiers membre de la LVF (Légion des Volontaires Français) furent envoyés en Pologne pour combattre aux côtés des nazis.

En plus de la création de cette LVF, une loi, mise en application le 22 juillet 1943, autorise tout individu français à s’engager dans la Waffen-SS. En tout, ils seront 15 000 à faire ces démarches et obtenir le droit de combattre sous le sigle SS.

Dans un contexte marqué par la montée des extrêmes, cette exposition trouve une résonance toute particulière. Et en cette période où le vivre-ensemble se meurt, et où la haine de l’autre prolifère, se souvenir des méandres de cette période collaborationniste, et ne pas éluder ce qu’en furent les conséquences pour le pays, doit devenir un devoir de mémoire obligatoire et nécessaire, ici servi par les archives et le travail des historiens.

 Vivien Chauffaille

Sources :
Archives Nationales

 Crédits Photos :
Archives Nationale
AFP
Lefigaro.fr