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Changer de paradigme avec la télévision ?

Publié le jeudi - 5 juillet 2012

Karambolage est une émission de télévision, diffusée sur Arte tous les dimanches soirs en France et en Allemagne. Le format, imaginé par Claire Doutriaux, a comme principe de tenter de réduire les stéréotypes entre nos deux nations en jouant avec ces derniers. Or, Karambolage est aussi souvent défini comme un moyen de rapprocher les peuples. La télévision est donc bien un outil de communication qui peut rassembler les cultures, nations et langues. Un concept possible à l’échelle européenne ?

Comme toute personne passionnée par la France et l’Allemagne, Claire Doutriaux cherche continuellement les différences entre les deux pays. Comment fête-on la Saint Sylvestre dans nos deux pays ? Lequel de nos deux pays a le plus de jours fériés ? C’est à ce genre de question que répond Karambolage. De manière ludique et humoristique, l’équipe franco-allemande (et même européenne) de l’émission présente un sujet de quelques minutes pour expliquer un thème précis. A travers l’émission, Karambolage met aussi en lumière des talents européens : un graphiste allemand, une voix française, etc. Durant la dizaine de minutes de l’émission, le téléspectateur d’Arte (Association Relative à la Télévision Européenne) peut admirer un travail de coopération franco-allemande.

C’est le charme de Karambolage. Le programme respire un univers où chaque culture apporte sa touche personnelle.

L’équipe de l’émission est tellement transnationale qu’il est difficile de distinguer les particularités de chacun. On est bien là devant un changement de paradigme : ne plus regarder la télévision comme une production uniquement nationale mais comme un format qui dépasse les frontières. Depuis longtemps, le cinéma a été capable de produire des films de manière transnationale. Il n’est pas rare de voir un film de production franco-germano-polonaise, par exemple. Et l’émission Karambolage, à l’image de la chaine de télévision Arte, reproduit ce nouveau paradigme.

C’est ce changement de paradigme que réclament les européens les plus fédéralistes. Pour comprendre l’Europe, pour percevoir l’Europe comme une chance, il faut arrêter de penser uniquement en tant que Français et quitter le dogme national. Cet état d’esprit ne demande pas une remise en cause de la souveraineté, comme certains voudraient le faire croire. C’est plus une recherche de complémentarité. « Unis dans la diversité », telle est la devise de l’Union. Pour aller plus loin, les plus convaincus pourraient dire qu’unis, les Etats sont plus forts. Karambolage peut alors bien être l’exemple de la voie fédéraliste : une intégration transnationale dans certains domaines qui implique de penser en tant qu’Européen. Cette voie a déjà commencé au sein de la Commission européenne par exemple : Jose Manuel Barroso est le Président de la Commission européenne et non un responsable politique portugais. Mais cette voie est encore à l’état embryonnaire. Tout le monde n’est pas encore prêt à mettre en avant l’intérêt européen.

Karambolage a donc cette force, à son niveau et dans son domaine, de retourner les clichés que les nationalismes imposent. Et comme le montre l’émission d’Arte « Françallemagne : un destin, deux mondes ? », diffusé le 14 février 2012, « […] l’Allemagne aux yeux des Français, ce n’est plus seulement le nazisme, la fête de la bière […] ». Seulement 5% des Français associent l’Allemagne au nazisme ou à l’holocauste, selon cette même émission. Personne ne prétend que Karambolage est à l’origine de ces résultats. Il faut relativiser l’influence de l’émission de Claire Doutriaux, mais elle participe sûrement à son niveau à la compréhension entre les deux Etats. Le bémol que l’on peut soulever, c’est son heure de diffusion. En effet, l’émission n’est pas diffusée à la même heure en France et en Allemagne. Et ceci pour des raisons à la fois culturelles et de timing avec le début de la soirée télévisuelle des deux pays : 20h15 en Allemagne, 20h45 en France. C’est donc bien l’audience qui oblige le programme à se positionner. On est donc encore loin d’une télévision européenne avec un programme unique à un horaire unique. Ceci est une première limite face à un projet européen.

Par ailleurs, différents projets de médias ou de partenariats européens ont été lancés mais abandonnés car peu rentables. Or, selon Isabelle Durant, Vice-Présidente du Parlement Européen, la mobilisation citoyenne passe en partie par les médias. Selon l’Eurobaromètre d’automne 2010, « la fréquence d’utilisation des différents médias montre que la télévision reste, et de loin, le média privilégié des Européens. » Presque la quasi-totalité des Européens regardent la télévision. Il faut ensuite trouver un modèle économique viable. Notons que la chaine Arte est un groupement européen d’intérêt économique. C’est donc un partenariat entre un groupement français et un groupement allemand. Chaque partie est détenue par plusieurs chaines (Par exemple : France Télévision détient 45% de Arte France et ARD détient 50% de Arte Deutschland). Malgré ce groupement, il y a une différence entre les programmes français et allemand. En effet, même si la centrale d’Arte à Strasbourg définit une ligne éditoriale, chaque rédaction produit ses contenus. C’est la limite de ce modèle économique. Il existe donc bien modèle viable mais pour cela, la coopération entre les médias européens doit s’opérer.

Les acteurs médiatiques doivent inventer un programme qui pourrait informer sur l’Europe et ses 502 millions d’habitants tout en gardant à l’esprit le retournement de stigmate. Ceci dans l’optique de toucher un public le plus large possible. Il est essentiel que les téléspectateurs retrouvent à la fois les différences entre les Etats qui marquent toute coopération transnationale mais aussi les points qui les unissent. C’est ce que réussit à faire la dernière séquence de Karambolage intitulé « La devinette ». Un plan de 30 secondes est présenté à la fin de l’émission et le téléspectateur doit ensuite deviner si cela a été tourné en France ou en Allemagne. Ceci est l’occasion de comprendre de manière ludique que nos différences cachent aussi beaucoup de points communs.

Cette expérience franco-allemande unique ne peut évidemment être transposé de cette manière au niveau européen. Un système entre deux pays ne peut fonctionner à 27. Et il y a encore des choses à améliorer pour avoir une télévision transnationale à proprement parlé. Karambolage ne change pas à lui seul le paradigme, mais l’émission y participe. Karambolage est tout de même un fer de lance et un exemple de coopération transfrontalière. Et la multiplication de cette initiative ne fera que contribuer à l’appropriation de l’Union par les citoyens.