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Nouveau tournant pour la communication de l’Elysée et de Matignon ?

Publié le dimanche - 29 juin 2014

« Il existe un réel manque de professionnalisme dans la cellule communication de l’Elysée. Il faut parfois attendre plus de 36 heures pour avoir une réponse de leur part »[1] telle est l’affirmation faite par Thomas Wieder, le 8 avril dernier. Journaliste au service politique du Monde et chargé des relations avec l’Elysée et le gouvernement, Thomas Wieder entretient des contacts réguliers avec le Président de la République Française. A Matignon, c’est Philippe Guibert, directeur du Service d’Information du Gouvernement (SIG)[2] sous le gouvernement Jean-Marc Ayrault qui précise : « La gauche et Jean-Marc Ayrault n’ont pas voulu faire de la communication mais de la pédagogie »[3]. Par ces deux affirmations, nous pouvons nous interroger sur la façon dont la communication est conduite à l’Elysée et à Matignon. La stratégie de communication de François Hollande et de Manuel Valls a-t-elle changé depuis la nomination de ce dernier ?

 

Le nouveau couple au pouvoir : Hollande-Valls

Pour le couple de l’exécutif Hollande-Valls, le challenge pour reconquérir le cœur des Français est énorme depuis les élections municipales de mars dernier. Si le taux de popularité du premier ministre est important, celui du Président l’est beaucoup moins[4]. En nommant Manuel Valls à la tête du gouvernement, François Hollande a fait un choix à la fois politique mais surtout communicationnel. De ce fait, le Président attend de son premier ministre qu’il continue à communiquer autant qu’il en faisait lorsqu’il était place Beauvau. « La différence entre les taux de confiance de François Hollande et Manuel Valls va s’estomper, et le président va être tiré vers le haut »[5], estime  Bruno Jeanbart, directeur des études politiques d’Opinion Way. Après un manque de communication de la part de Jean-Marc Ayrault, la communication a bien repris sa place à Matignon par l’arrivée de Manuel Valls.

 

Jean-Marc Ayrault, l’homme sans com’ de Matignon

L’ancien premier ministre, Jean-Marc Ayrault ne parlait pas de communication mais beaucoup plus de pédagogie. Il a privilégié le fond sur la forme. La gauche voulait se démarquer par rapport à son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. « Faire de la communication, c’était faire du Sarkozy »[6]. Les journalistes ont perçu la présence moins importante dans les médias du gouvernement Ayrault par rapport à celle du gouvernement Fillon. D’une certaine façon Jean-Marc Ayrault semblait méfiant à l’égard des journalistes et des médias. Sa consigne générale donnée aux communicants et aux services de presse au sein de son équipe et des ministères se distinguait par la mise en place du strict minimum en termes de communication gouvernementale « Faites-en le moins possible »[7]. De plus, pour Amandine Atalaya, journaliste politique à TF1, « Jean-Marc Ayrault n’était plus le même devant une caméra »[8]. En politique, il faut savoir rester soi-même, c’est une marque d’indépendance et de détermination. Le manque de communication de Jean-Marc Ayrault a eu un impact négatif sur le lien qu’il a entretenu avec l’électorat puisque son taux de popularité n’a cessé de diminuer[9] pendant ses deux années à Matignon.

 

passation-pouvoir-entre-manuel-valls-jean-marc-ayrault-matignon-1er-avril-2014-1547837-616x380Crédit Photo :  VILLARD/WITT/SIPA

 

Manuel Valls, l’hyper-communicant de Matignon

Depuis sa nomination, Manuel Valls a mis son habitude de communiquer au service de Matignon. Ancien directeur de la communication pour la campagne présidentielle de François Hollande en 2012, le premier ministre dirige la mise en scène d’une main de maître. Souvent comparé à Nicolas Sarkozy, il agit en fonction des médias et pour les médias. De par son expérience en politique et son autorité, Manuel Valls s’impose comme un leader au sein de la gauche. D’ailleurs, il a de meilleures relations avec les journalistes que celles entretenues par Jean-Marc Ayrault. Les médias le suivent dans tous ses déplacements. Ses interventions télévisées sont bien préparées, et « l’annonce qui fera le 20h » [10] est toujours au rendez-vous. Il aime donner de son temps et s’engage personnellement, en réalisant régulièrement des « Off » pour les journalistes. La limite entre la politique et la communication est très étroite, parfois même inexistante pour ce jeune premier ministre.

 

La communication numérique de Manuel Valls en chute libre ?

Par ailleurs, connu pour être « E-activiste », Manuel Valls a considérablement évolué face aux réseaux sociaux. Très impliqué sur Twitter avec la publication de plusieurs tweets par jour, il a  diminué son investissement sur les réseaux sociaux depuis sa nomination à la tête du gouvernement. Manque de temps ou peur du couac ? Il a pris ses distances face à la toile, une décision qui peut lui être reprochée par ses 70 000 followers[11]. Les réseaux sociaux restent problématiques en matière de communication politique. Très utilisés dans les campagnes, ils sont parfois délaissés une fois qu’elles sont finies. L’exercice des 140 caractères intimide l’appareil gouvernemental qui voit un danger dans ce travail, souvent critiqué et repris par les agitateurs du Web politique.

 

François Hollande l’hypo-communicant ?

Ces dernières semaines, François Hollande a changé la stratégie de communication de l’Elysée, en multipliant les apparitions médiatiques. A la tête de l’Etat depuis 2 ans, François Hollande ne comprend pas toujours l’importance de la communication, si bien qu’il la réalise parfois lui-même, laissant ses communicants dans l’impasse. Après la démission d’Aquilino Morelle c’est Gaspart Gantzer, jeune énarque de 34 ans, qui a endossé le rôle de chef de communication de l’Elysée. Poussé par l’hyper-communication de Manuel Valls, François Hollande avec l’aide de Gaspart Gantzer arrive à mieux s’imposer sur la scène médiatique. Actuellement, il existe bien une certaine complémentarité et temporalité partagée sur le plan médiatique entre les deux têtes de l’exécutif. L’interview sur RMC et BFM TV[12] et la tribune « L’Europe que je veux »[13] dans le journal Le Monde ont marqué un tournant dans la communication politique du chef de l’Etat. Selon le communicant de François Mitterrand, Gérard Colé : « Quand on est en danger, il faut se mettre en danger »[14], François Hollande a donc bien choisi l’émission du 6 mai dernier sur BFM TV pour se mettre en danger face au journaliste réputé Jean-Jacques Bourdin. Par cette interview, il a marqué le besoin de créer une relation avec les Français, chose indispensable aujourd’hui. « Dans nos sociétés modernes, je crois que l’hyper-visibilité est devenue une nécessité, une façon de maintenir le lien avec un public plus détaché et en même temps plus exigeant »[15]. François Hollande doit rester dans cette dynamique pour motiver les Français à croire en lui et en sa politique socialiste.

 

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En termes de communication, le couple Hollande-Valls fonctionne très bien depuis l’arrivée du nouveau premier ministre à Matignon. Il aura donc suffi de nommer un spécialiste de la communication à Matignon et un nouveau chef de la communication à l’Elysée pour que la communication reprenne toute sa place au sein des institutions des deux têtes de l’Etat. En espérant que cette envie de communiquer ne retombe pas aussi vite qu’elle est montée à Matignon et à l’Elysée. L’avenir nous le dira !

Crédit Photo : AFP



[1] Thomas Wieder, journaliste au Monde et chargé de l’Elysée et du gouvernement, Apéropol du mardi 8 avril 2014, Paris

[2] http://www.gouvernement.fr/gouvernement/service-d-information-du-gouvernement-sig

[3] Philippe Guibert, ancien Président du SIG, Apéropol du mardi 8 avril 2014, Paris

[4] http://www.liberation.fr/politiques/2014/04/13/cote-de-popularite-valls-plane-hollande-chute_996519

[5] Bruno Jeanbart, directeur des études politiques d’Opinion Way, Apéropol du mardi 13 mai 2014, Paris

[6] Philippe Guibert, ancien Président du SIG, Apéropol du mardi 13 mai 2014, Paris

[7] L’homme sans com, Eric Monnin, Denis Pingaud, Seuil, Paris, Octobre 2013

[8] Amandine Atalaya, Journaliste politique à TF1, Apéropol du mardi 13 mai 2014, Paris

[9] http://www.linternaute.com/actualite/politique/cote-de-popularite-des-politiques.shtml

[10] Amandine Atalaya, Journaliste politique à TF1, Apéropol du mardi 13 mai 2014, Paris

[11] https://twitter.com/manuelvalls

[12] http://www.bfmtv.com/video/bfmtv/bourdin-direct/bourdin-direct-reponses-francois-hollande-aux-francais-06-05-195139/

[13] http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/05/08/francois-hollande-l-europe-que-je-veux_4413580_3214.html

[14] Gérard Colé, communicant de François Mitterrand, Apéropol du mardi 11 mars 2014, Paris

[15] La com politique impliquée aux Français, propos d’Alastair Campbell recueillis par Raphaëlle Bacqué, Le Monde, 16 septembre 2007