Gandrange

Les enjeux de communication de la « nationalisation de Florange »

Publié le lundi - 3 décembre 2012

Le nombre de chômeurs augmente en octobre, pour son 18e mois consécutif.  La déclaration lundi, du ministre du redressement productif puis du président mardi, sous-entendant une potentielle nationalisation du site sidérurgique de Florange fait écho à cette hausse sans fin. Rappelons que lors de sa conférence de presse, Hollande a fait de l’emploi, l’une des priorités de son mandat, l’un des fils rouge dans sa stratégie de communication. Cette prise de position politique fait écho à l’échec de Gandrange enregistré par l’ancien gouvernement. En regard, la récupération au niveau lexical dans le discours du président et du ministre du vocabulaire d’extrême gauche  est un signe fort de l’aspect démonstratif de ce changement de cap . Nous allons décrypter ensemble les axes de la stratégie communication qui résultent de cette prise de position politique forte. 

Un plan de communication à deux objectifs.

  • Cliver sur un thème sensible du bilan de Nicolas Sarkozy.

Derrière cette opération de « sauvetage » du site de sidérurgie mosellan, deux évènements sont encore dans les mémoires. La promesse du candidat Sarkozy en 2007 de trouver une solution à la situation critique  des salariés d’Arcelor-Mittal. Puis en février 2009,  l’enterrement symbolique de cette promesse par les ouvriers eux-mêmes
au vu de l’échec des tractations politiques. Lors de la campagne 2012, cet échec des politiques pour l’emploi du gouvernement et les difficultés de communication de l’ancien président ont contribué a fragiliser sa crédibilité et sa capacité à mener une politique de relance de l’économie.

Lundi dernier, le ministre du redressement productif provoque un tolé en déclarant : « le problème des hauts-fourneaux de Florange, ce n’est pas les haut-fourneaux de Florange, c’est Mittal ». Un sous-entendu qui accuse implicitement l’ancien occupant de l’Elysée d’avoir abandonné les salariés à un actionnaire cupide. La solution du ministre est alors radicale : reprendre le contrôle de l’usine via un plan de nationalisation pour sauvegarder les emplois des salariés. Dans un second temps, le président accueille le président de ArcelorMittal à l’Elysée pour négocier sa reddition.  Le gouvernement apparaît dans les journaux télévisés comme impliqué sur le maintien de l’emploi en Moselle quitte à se fâcher avec un investisseur étranger qui  produit près de 20.000 emplois en France. Cette communication est aux antipodes du bilan de l’ancien président dans la région. Quand Nicolas Sarkozy perdait la bataille de la communication en affrontant « les oubliés de Gandrange, », Hollande s’appuie sur eux contre le président de ArcelorMittal.  L’exemple le plus frappant vient  du soutien d’Edouard Martin, le leader CFDT du site Florange, qui soutient cette nationalisation. Ce dernier avait fait la une de l’actualité durant la présidentielle en organisant une « marche de l’acier » entre la Moselle et Paris (soit 350km) à pied pour mettre en lumière les difficultés du site de Florange.
Enfin le président apparaît comme l’homme fort et providentiel de ce conflit social faisant taire l’image d’indécis qu’il avait donné récemment entre autres en proposant un amendement prônant « la liberté de conscience » des maires dans le projet de loi du mariage pour tous.

  • Reconquérir l’extrême gauche

L’autre gain politique collatéral de cette prise de position du gouvernement est sans aucun doute la reconquête des sympathisants d’extrême gauche. En effet, les prises de positions sur le traité européen et le gaz de schiste du gouvernement ont éloigné les militants d’extrême gauche. Leur porte parole ont pris ainsi leur distance avec le gouvernement. Et l’on a pu même assister à des scènes de chahut lors de la venue de Najat Vallaud Belkacem à la fête de l’humanité. Enchainant depuis quelques mois les déclarations explicitement hostiles contre la politique du gouvernement, Mélenchon va jusqu’à qualifier le gouvernement de creux et Besancenot veut incarner une autre gauche. L’actualité de Florange, qui est un symbole des luttes ouvrières, va donc offrir à Hollande l’occasion de reconquérir les sympathisants de cette partie de la gauche. Pour ce faire, Hollande confie le dossier au plus « mélencho-compatible des socialistes » et adopte des mesures proches des revendications des candidats d’extrême gauche durant la présidentielle. En reprenant les propositions de l’aile trotskiste et communiste de la gauche, Hollande pourrait même consolider sa majorité parlementaire, fragilisée au début du mois de novembre.

Faire barrage au vote FN

La prise de position de Hollande est pourtant un pari risqué. Ce dernier n’est pas le premier à vouloir insuffler à nouveau un dynamisme à l’industrie de l’acier Français. Trente ans plus tôt, Mitterrand avait choisi Longwy (se trouvant à 50km de Gandrange et Florange) après les élections de 1981 pour faire une visite sur place. L’année suivante, le plan Mauroy supprime 12000 emplois dans le secteur de la sidérurgie. Ce plan provoque une situation de crise sociale avec des conséquences terribles pour l’image du président. Les ouvriers crient à la trahison du chef de l’état, amorçant une rupture entre la gauche et le vote ouvrier. En jeu se trouve bien plus que la sauvegarde de l’emploi dans la sidérurgie.  L’objectif communicationnel est clair : montrer que le pouvoir est proche des difficultés des salariés de Florange et Gandrange (deux site éloignés de 10km). Le risque en cas d’échec est de voir le Front national récupérer ces résultats et les espoirs déçus.

En effet, après l’échec des mesures prises par l’ancien président Sarkozy, nous observons que les résultats aux élections régionales et présidentielles de 2012 en Loraine et en Moselle ont été profitables au Front National (passant de 5% à 18% en Moselle) et à l’abstention.


Scores du FN aux élections législatives de 2007 et 2012

Anticipant l’effet, Marine Le Pen fit d’ailleurs le 11 décembre 2011, dans la ville voisine de Metz son premier grand meeting de sa campagne. Evoquant Gandrange, comme le « symbole des promesses trahies » et « des mensonges éhontés », elle fait, à son tour, une promesse, celle de « réindustrialiser » la France grâce au protectionnisme et à l’adage « Achetons français ».

En somme, la communication politique du gouvernement en ce début de mandat doit faire face à des situations complexes au niveau du geste politique et périlleuses pour l’image du président. En un sens, elle inaugure une rupture : l’abandon d’une présidence normale de centre gauche proche des centre droit. Toutefois  l’éclatement idéologique de l’UMP pourrait profiter à Hollande pour incarner à nouveau le rassemblement, en écho à la figure de De Gaulle. Ce dernier avait, en effet, nationalisé à tour de bras pendant l’après guerre. La stratégie de communication de Hollande pourrait alors tendre à afficher un équilibre adroit entre l’extrême gauche et le centre droit, tout en consolidant ainsi la digue républicaine contre le Front National qui se situe actuellement sur un terrain propice à son expansion en vue des élections municipales de 2014.