Communiquer sur le climat

Publié le mardi - 18 octobre 2016

Compte- rendu du dossier « Climat et communication », Communication, numéro 31, 2013.

cop21Ce numéro de la revue Communication, publié en 2013, s’intéresse à la relation du climat et de sa nécessaire communication, sujet tout à fait d’actualité au regard de l’organisation de la COP21 de Paris qui a décidé, en novembre 2015, des grandes lignes en la matière. Le climat s’est progressivement institué en problème public depuis la fin des années 1990 et sa prise en compte a largement débordé le champ de recherche propre aux experts scientifiques. Son intégration croissante dans les politiques publiques à travers la création de structures propres de réflexion s’est ainsi accompagnée d’une multiplication sans précédent des acteurs en présence, mais aussi de leurs interactions et de leurs productions symboliques, qui font plus particulièrement l’objet de ce dossier.

Dirigé par Bernard Lamizet, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, Le climat et la communication – le volume 31/2 de la revue Communication publié en 2013, se présente sous la forme d’une réflexion aussi riche que dense aux frontières de l’histoire, de la science-politique, de la sociologie et de l’anthropologie. Les auteurs entendent y développer une analyse des modalités de constitution et d’évolution de la thématique du climat dans ses  diverses acceptions, dans les volets successifs de son intégration au sein de l’espace public et dans les nouvelles formes de confrontation qui accompagnent la thématique.

Ce numéro de Communication se caractérise en premier lieu par son ancrage résolument multidisciplinaire et par la complémentarité des données empiriques qui y ont été retenues. Les cadres théoriques et les méthodologies mobilisés, par ailleurs particulièrement bien introduits en présentation par Bernard Lamizet, offrent ainsi une analyse très éclairante des enjeux de cette thématique.

En effet, tout au long de ce dossier, qui part des éléments les plus théoriques pour aborder les plus pratiques, on peut distinguer trois niveaux d’analyse, à savoir : le niveau civil ou humain, le niveau scientifique et le niveau politique. Au-delà de cette triple analyse, ce dossier permet également de déconstruire la manière dont s’articule chacun de ces niveaux autour de la question climatique. Ainsi, les débats soulevés par le climat ne semblent pouvoir se départir des logiques de confrontations, logiques qui peuvent ensuite enrayer un cycle d’affrontement entre les acteurs en présence, d’où résultent des décisions symboliques plutôt que des mesures efficaces trop contraignantes.

Bernard Lamizet introduit ce dossier au niveau le plus macroscopique avec un article s’appuyant peu sur des éléments concrets et empiriques, si ce n’est quelques citations d’articles de journaux, dont l’enchaînement rend le développement de l’argumentation parfois plus délicat à saisir. Nonobstant cette considération formelle, l’article pose la base théorique du dossier en analysant le cadre historique, politique –  et même géopolitique –  du climat dans son rapport à l’espace et au temps. Nous comprenons vite que le caractère intrinsèquement transfrontalier du climat, en transgressant les frontières et les cadres nationaux, est source de tensions et de conflits entre intérêts locaux et intérêts communs lorsque ces derniers ne convergent pas. Cet enchevêtrement explique notamment l’échec des organismes internationaux comme l’ONU  dans ce domaine. B. Lamizet s’attarde également sur la capacité que doit avoir l’appareil étatique face au climat, notamment en termes de pouvoir de prévision, norme, protection et de force contraignante. L’auteur remarque très justement que le rapport au temps de l’homme et donc de l’État vient encore ajouter une difficulté, car là où il faut se projeter au delà de sa propre existence ou de la génération actuelle, on préfère des résultats moindres mais promptement visibles.

Par la suite, la question de la gestion des biens communs est soulevée par Clément Mabi et Françoise Massit-Folléa. Cet article se caractérise par sa multidisciplinarité : la sociologie, la science politique et le droit international. Il s’agit d’une analyse approfondie portant sur la gouvernance des biens communs par l’intermédiaire d’une approche comparative entre la gouvernance commune du climat et la gouvernance de l’internet à l’échelle mondiale. C’est dans cette optique que les auteurs souhaitent « observer si les modalités de coordination mises en place pour la gestion des questions climatiques depuis les années 80 peuvent venir enrichir la réflexion en cours sur la construction  d’une gouvernance de l’internet qui soit ouverte, transparente et démocratique ». Pour cela les auteurs se concentrent dans leur article sur le rôle des experts, le climat et internet disposant chacun d’un groupe d’experts désigné, respectivement le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat et le Forum sur la Gouvernance de l’Internet.

Que ce soit le GIEC ou le FGI, la question de l’attribution des procédures de régulations d’un bien collectif aux seuls experts est largement critiquée par les auteurs. Cette critique recoupe la question de la place de l’expertise en politique et de la porosité entre les sphères civile, scientifique et politique. Les auteurs indiquent également que ces modes de gouvernance sont inefficaces puisque privés de tout pouvoir de sanction et de contrainte sur les destinataires de cette régulation.

Bien que la mondialisation justifie tout à fait les réflexions sur une gouvernance collégiale des biens communs comme le climat, nous pouvons nous interroger sur la pertinence de cet article au sein du dossier. Assurément le climat et internet sont considérés comme des biens communs, mais chacun a de telles spécificités que nous aurions du mal à envisager sérieusement la suggestion des auteurs d’une gouvernance globalisée et commune au climat et à internet.

Les approches présentées par Anne Gagnebien et Akila Nedjar-Guerre mettent quant à elles en lumière l’évolution des processus de légitimation dans les modes d’action ayant trait au développement durable. Bien que certains éclairages privilégiés dans le texte puissent freiner la lecture du fait d’une trop grande technicité dans les approches et dans les analyses du fonctionnement de structures gouvernementales notamment, ils permettent néanmoins une très bonne compréhension de la structuration des interactions ainsi que leurs conséquences en matière de développement durable et de changement climatiques. Les auteurs qualifient ainsi ces interactions comme « des objets fluctuants saisissant l’instant court de leur production ». On regrette cela dit par moments une sélection des approches méthodologiques auxquelles on pourrait, par certains aspects, reprocher une dimension arbitraire concernant notamment les critères de leur sélection.

C’est sans doute la contribution de Jean-Baptiste Comby, à propos des modalités de constitution des formes de la communication gouvernementale concernant le réchauffement climatique, qui pourrait apparaître comme étant la plus éclairante. En effet, cet article représente et résume peut-être le cœur réflexif de ce dossier : il mêle une analyse particulièrement pertinente de ce que l’auteur présente comme une apparente individualisation du rapport à la problématique du climat et permet de montrer comment celle-ci se traduit par la formation d’une zone de flou sémantique. L’auteur opère notamment par la comparaison et l’analyse successive de différentes campagnes de communication menées en France autour du climat des années 1970 à aujourd’hui. Alors que la communication gouvernementale devrait pouvoir dépasser le clivage entre les intérêts économiques et les objectifs affichés des politiques publiques, elle se retrouve contrainte et limitée par ces rapports de force. La communication étatique sur les questions climatiques se cantonne à une culpabilisation individuelle du citoyen sur les petites routines quotidiens sans chercher à bouleverser son comportement, et cette dimension critique apparaît dès le titre de l’article : « Faire du bruit sans faire de vagues ». Tout aussi intéressant, l’article de Guillaume Simonet, croisant la sociologie des organisations de Crozier et Friedberg, la sociologie de la connaissance de Nico Stehr et l’approche scientifique de Hans Von Storch, permet de mettre à jour les éléments entraînant une discontinuité entre la théorie et la pratique dans l’adaptation du plan climat de Paris en 2007, qui prévoyait une forte dimension participative. Cet article s’avère très précis dans l’analyse des rapports entre parties prenantes, et de leur implication dans le fonctionnement de l’espace public, d’un point de vue démocratique.

Enfin, Frédéric Laugrand, dans le prolongement des réflexions de Bruno Latour en sociologie des sciences, propose une réflexion sur la résurgence de « chocs cosmopolitiques » entre la société moderne et les populations locales au sujet des changements climatiques, soit de « nouvelles confrontations et de nouvelles formes de mise en scène du débat politique à l’échelle internationale (…) où les postures découlent d’expériences du monde et de points de vue différents », c’est-à-dire de conflits intrinsèques à la construction d’une politique internationale. Le cas des Inuits canadiens développé par l’auteur cristallise ces tensions. F. Laugrand choisit un éclairage anthropologique pour faire état de la divergence de réactions face au réchauffement climatique en s’appuyant sur les identités et croyances des peuples. Par exemple, la transcendance de la nature telle que pensée par les Inuits « capable de sanctionner les humains ne respectant par l’ordre moral de la société »ne peut reconnaitre comme légitime les discours de scientifiques. Dans cet extrait, l’auteur affirme donc que la société moderne, en mettant la science écologique à un niveau quasi divin, se considère comme légitime à imposer ses valeurs par le biais d’instruments juridiques ou politiques, ce qui n’est pas accepté par les populations locales qui voient pour leur part les changements climatiques comme une volonté divine. Le cas des Inuits canadiens démontre que le consensus dans une gouvernance mondiale au sujet d’un défi transnational tel que le climat est compromis avec la résurgence de ces « chocs cosmopolitiques »qui voient se confronter des croyances ou des idéologies profondément incompatibles.

Quoiqu’à première vue très dense et donnant à certains moments un sentiment de dispersion, ce dossier apporte une analyse riche multipliant les points de vue et les niveaux d’analyse sur la question de la gestion des enjeux climatiques. Le bilan de l’analyse n’est malheureusement pas très positif du point de vue politique, puisque en dépit de la reconnaissance et de la compréhension du problème et de ses enjeux, les acteurs du dérèglement climatique n’arrivent pas à se départir de leurs logiques internes ni à s’affranchir des rapports de force ou des formes d’incompréhension réciproque. Les éléments apportés par ce dossier rappellent la difficulté d’endiguer le processus de dépolitisation et de déconflictualisation à l’œuvre quant à la question climatique – et d’autant plus lorsqu’il s’agit de légiférer à un niveau communautaire voire international. Ils relancent pourtant la problématique en profondeur au regard des conclusions formulées sur de nombreux aspects sous le signe de l’urgencelors de la COP 21…

Par Anne-Cécile Demulsant, Guy Labeyou, Romain Pupier, Pauline Sani