Une ambition intime : une forme de storytelling provoqué

Publié le mardi - 29 novembre 2016

Le 9 octobre 2016, puis le 6 novembre 2016, un dimanche soir, on découvrit une nouvelle émission d’infotainment, à mi-chemin entre le politique et le divertissement, présentée par Karine Le Marchand : Une ambition intime. Celle-ci a d’ailleurs rassemblé lors du premier rendez-vous un peu plus de 3 millions de spectateurs contre 2,7 millions pour le second[1]; soit une légère baisse mais avec une audience restant élevée pour un dimanche soir. Une émission politique ? Oui, avec comme invitées des personnalités politiques prétendant à la présidence de la République pour 2017, mais dans laquelle on parle de politique d’une façon indirecte. Le but de cette émission est en réalité de montrer chacun de ces candidats dans leur intimité, les découvrir sous un aspect personnel, voire d’améliorer l’image qu’ils renvoyaient auparavant.

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Parmi les invités, il y a eu en premier lieu : Nicolas Sarkozy, Arnaud Montebourg, Bruno Le Maire et Marine Le Pen. Puis : Alain Juppé, François Bayrou, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon. Nous remarquons ainsi l’ordre de passage des candidats minutieusement agencé de telle sorte que ce soit la même logique d’un dimanche à l’autre. En effet, ce sont les favoris de la primaire de la Droite et du Centre qui ont démarré l’émission (Nicolas Sarkozy et Alain Juppé), suivis de personnalités politiques que l’on peut qualifier d' »indépendantes » pour alterner (Arnaud Montebourg et François Bayrou) En troisième position, ce fut le tour cette fois, compte tenu de divers sondages, des outsiders de la Primaire (Bruno le Maire et François Fillon) et enfin, pour terminer l’émission, place à des personnalités politiques atypiques sur l’échiquier politique, révolutionnaires, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen.

Manifestement, Une ambition intime, bien qu’il y ait eu d’autres émissions qui ont mêlé à la fois politique, personnel et divertissement, ne s’inscrit pas dans la continuité de celles-ci dans la mesure où elle pousse l’exercice de mise en scène de la vie privée des personnalités politiques à son paroxysme. En effet, elle reprend tous les codes d’une émission politico-people : confidences, joie et émotion (retenue ou extériorisée en fonction des invités) ont été les moyens d’expression des différentes personnalités politiques, pour lesquelles on a pu constater qu’il s’agissait d’un véritable exercice (timidité, regard légèrement fuyant, pudeur) ou a contrario d’un jeu d’enfant (larmes, réponses exhaustives, dialogue facile). Avec ses questions et ses réparties spontanées, indiscrètes, prenant alors au dépourvu l’interrogé, la présentatrice a tenté de nous présenter chaque invité au naturel. Le décor du lieu d’accueil y contribuait fortement pour les mettre à l’aise. Telle est la nouveauté. En effet, chaque décor était à l’image du candidat afin de retracer en quelque sorte son univers. Par exemple, Marine Le Pen était entourée d’hortensias, soit un cadre champêtre faisant allusion à sa passion pour le jardinage. De même, pour Nicolas Sarkozy, on a pu reconnaître un vélo vintage (rappelant sa passion pour le cyclisme) et un mug “PSG” (soulignant son fervent soutien pour cette équipe de football). Ainsi, dans un tel contexte, on pousse l’individu à se dévoiler, il ne s’agit alors plus de raconter son parcours personnel avec un discours éventuellement déjà préparé mais de donner l’illusion qu’il est délivré au moment présent. C’est en cela que l’on parle de storytelling provoqué. Il s’agirait alors d’un exercice pour les candidats consistant à tenter de donner une image bénéfique d’eux-mêmes. En effet, l’interview des différents invités s’articulait notamment autour des moments marquants, positifs et négatifs, qu’a vécu chacun. C’est une façon pour les téléspectateurs de mieux connaître la personne qu’ils sont susceptibles d’élire et d’insister par ricochet sur la maxime selon laquelle « l’élection présidentielle est la rencontre d’un homme [ou d’une femme] avec un peuple »[2].

Pour autant, n’est-ce pas simplement du réchauffé ? Une ambition intime a un air déjà-vu avec d’autres émissions présentant le format d’un entretien avec des peoples non politiques (personnalités, célébrités, simples anonymes), si l’on prend l’exemple de Fréquenstar[3] et L’amour est dans le pré[4], ou encore de Vie Privée, Vie publique[5] avec un lieu prédéfini. Aussi, il apparaît que la nouvelle émission présentée par Karine Le Marchand se contente d’effectuer un même exercice préexistant avec des politiques, comme l’avait fait Marc-Olivier Fogiel en reprenant l’émission Le Divan.

Surtout, n’est-ce pas l’apogée d’un abaissement du débat politique ? La peopolisation de la politique a tendance à la désacraliser et corrélativement à décrédibiliser les politiques alors même que la politique est considérée comme une affaire sérieuse et honorable. De ce constat, assistons-nous à une obsolescence des idées au profit d’une personnalité ? Nous pourrions en juger en 2017, et même avant lors de la Primaire de la Droite et du Centre les 20 et les 27 novembre prochains.

[1] “Audiences rV : « Une Ambition intime » en légère perte de vitesse sur M6”, 20 minutes, 7 novembre 2016, URL : http://www.20minutes.fr/television/1956143-20161107-audiences-tv-ambition-intime-legere-perte-vitesse-m6, [consulté le 18 novembre 2016]

[2] Citation du Général de Gaulle

[3] Diffusée de 1991 à 2006 sur M6 et présentée par Laurent Boyer

[4] Diffusée à partir du 6 juillet 2006 sur M6 et présentée par Karine Le Marchand

[5] Diffusée du 3 octobre 2000 au 27 juin 2011 sur France 3 et présentée par Mireille Dumas