« Politique » : nom féminin… non féminin

Publié le jeudi - 19 novembre 2015

Sans titre1La démocratie représentative telle que nous la connaissons aujourd’hui en France est en crise : beaucoup considèrent en effet que nos représentants…ne nous représentent pas. Cette crise de la représentation s’explique par le peu de diversité ethnique ou sociale de ceux qui pourtant ont été élus, par une France où la diversité est présente. Cela s’explique aussi par la très faible proportion de femmes dans ces instances représentatives. En effet, 70 ans après l’entrée des premières femmes députées à l’Assemblée nationale, l’hémicycle n’est aujourd’hui composé de femmes qu’à hauteur de 26%. Et c’est un record pour la Vème République[1].

 

Des femmes de plus en plus intégrées mais toujours illégitimes

Aujourd’hui, les femmes sont davantage représentées au sein des instances politiques. Et pourtant, les remarques sexistes demeurent. Depuis la loi de juin 2000[2], les femmes politiques sont presque systématiquement victimes du sexisme de leurs collègues masculins. Nouvellement élues, les femmes se rendent compte des insuffisances en matière de parité, et ce même jusqu’aux éléments les plus matériels. En effet, en Saône-et-Loire, une élue de gauche s’offusque de l’agencement des toilettes : « Il n’y a que deux WC fermés pour 29 dames. Et pour y accéder, il faut traverser une double rangée de pissotières »[3]. Une autre anecdote dénonce encore une fois le machisme en politique : Claudette Brunet-Lechenault[4] explique qu’elle « avait pris l’habitude de frapper pour signaler son arrivée, au risque d’interrompre les conseillers, occupés à poursuivre aux toilettes les débats lancés dans l’hémicycle. A l’époque, le président du conseil général, René ­Beaumont (DL), avait offert une cravate à tous les nouveaux élus en guise de cadeau de bienvenue. Claudette Brunet-Lechenault ne s’était pas démontée et l’avait nouée sur sa robe »[5].

Toujours très présent, le sexisme politique est de plus en plus médiatisé, au point de devenir un enjeu fort de communication politique. C’est là l’ambivalence de cette loi de juin 2000 : l’accès des femmes à des postes politiques importants a donné aux « machos » un argument de plus pour contester leurs compétences.

D’autres textes prônent la parité : le 31 juillet 2015, une ordonnance du Conseil des ministres[6] stipulait que dix-neuf institutions se verront obligées, dès leurs prochains renouvellements, de mettre en place la parité[7].

 

La communication publique, contre les stéréotypes de sexe

Le 5 novembre dernier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) publiait un guide pratique destiné à tous les communicants publics afin de promouvoir des mesures de lutte contre le sexisme[8]. L’idée est que l’Etat, à travers sa communication (financée par l’argent public) ne véhicule plus certains stéréotypes. Plus de « madame le président », cela sera maintenant « madame la présidente ». En bref, ce guide pratique recommande que dans la communication publique, le masculin ne l’emporte plus sur le féminin. La question de la diversification des représentations, la non-attribution d’un code couleur à des sexes (rose pour les filles, bleu pour les garçons) ou encore la mise en avant des femmes dans les médias ou dans les grands évènements publics sont également des sujets abordés dans ce guide du bon communicant public. Faire changer l’Etat dans sa façon de communiquer pour changer les mentalités est donc l’ambition assumée du HCEfh.

 

Etat des lieux : des mentalités qui évoluent moins rapidement que les lois 

Aujourd’hui, seulement 16% des maires sont des femmes en France (six dans les quarante-et-une plus grandes villes). Pour ce qui est des élections régionales, les chiffres parlent d’eux-mêmes : 37 hommes sont candidats aux régionales contre 16 femmes (et sept femmes tête de liste). Nous sommes donc encore bien loin du compte. Il est à noter que c’est le parti Europe Ecologie Les Verts qui présente aux régionales le plus de femmes (à savoir 7 candidates sur les 16 présentées). Pour ce qui est de la Bretagne, de la Normandie et du Centre-Val de Loire, aucune femme n’est présentée.

Ce perpétuel procès en légitimité qui touche les femmes est parfois d’une grande violence. Fleur Pellerin l’a vécu plusieurs fois et notamment en juillet 2012. Alors ministre déléguée, elle est invitée au micro du journaliste Daniel Schick sur Europe 1 et celui-ci lance l’interview par la série de questions suivante : « Savez-vous vraiment pourquoi vous avez été choisie ? Parce que vous êtes une belle femme issue de la diversité ? Parce que vous appartenez à une minorité peu visible ? Que vous êtes la preuve de ce qu’est une adoption réussie ? Que vous êtes un signal fort donné au marché asiatique ? Ou peut-être parce que, aussi, vous êtes compétente »[9]. Ces fausses questions, d’un sexisme criant, tend à décrédibiliser la ministre puisque le journaliste exprime clairement l’idée que Mme Pellerin ne doit sa place qu’à son apparence physique.

Le documentaire de Stéphanie Kaim, intitulé fort justement « Le sexisme en politique : un mal dominant »[10] (diffusé sur France 5 au mois d’avril 2015) résume parfaitement la situation des femmes en politique : pour beaucoup, ces femmes « servent d’alibi »[11]. Ce documentaire prend appui à la fois sur des témoignages de femmes politiques qui racontent leur expérience personnelle et sur des analyses de sociologues, politologues ou journalistes politiques. S.Kaim remarque que « s’afficher avec des femmes est devenu un signe de modernité pour un chef d’Etat »[12].

Le parti Les Républicains en retard sur la question de parité

Nathalie Kosciusko-Morizet, vice-présidente déléguée des Républicains, a imposé que la liste du nouveau bureau politique soit paritaire, avec 40 femmes et 40 hommes, réparti en trois collèges (40 parlementaires, 30 élus locaux et 10 membres de fédérations). Toutefois, cette application est davantage une stratégie marketing qu’une volonté réelle d’égalité des sexes : à ces collèges s’ajoutent les membres de droits (anciens premiers ministres, président du Sénat ou encore présidents de groupes parlementaires), tous des hommes.

Responsable de la rédaction des nouveaux statuts, NKM a également exigé que la commission nationale d’investiture (CNI), renouvelée début 2016, soit paritaire. Ainsi, Bruno Le Maire, Alain Juppé, Xavier Bertrand et François Fillon ont établi des listes paritaires. « C’est une évolution cohérente, mais on subit le poids de l’histoire. Il y a moins de femmes élues, moins de femmes parlementaires, donc les postulantes sont plus difficiles à trouver »[13], résume Gilles Boyer, conseiller politique de M. Juppé. Malgré cette volonté paritaire, le parti Les Républicains reste notamment très majoritairement masculin et est donc très en retard sur le sujet : « à l’Assemblée, les 28 députées sont noyées dans un groupe UMP de 190 personnes (104 sur 274 au PS). Au Sénat, le groupe UMP, fort de 144 membres, compte seulement 27 femmes (30 sur 110 au PS) »[14]. Idem pour les présidences de collectivités qui sont censées aujourd’hui être paritaires où seulement deux des vingt sept conseils départementaux sont présidés par une femme du parti Les Républicains (à savoir Valérie Simonet dans la Creuse et Martine Vassal dans les Bouches-du-Rhône).

Virginie Duby-Muller, secrétaire nationale chargée de la parité chez Les Républicains souligne que « l’argument de l’inexpérience au moment de l’investiture tient de moins en moins, car nous avons de plus en plus d’élues, dans les conseils municipaux, départementaux»[15].

 

La parité en politique : une question d’image ?

De par les contraintes juridiques qui pèsent sur ce sujet, nous tendons de plus en plus vers une égalité réelle entre les femmes et les hommes, même si les chiffres révèlent toujours beaucoup de retard. Il faut certes de la patience mais tout nous pousse aujourd’hui à croire que ce n’est qu’une question de temps. Cela ne fait que 70 ans que les premières femmes sont rentrées dans l’hémicycle.

La volonté pour les personnalités politiques de se construire une image positive aux yeux de tous les pousse à faire évoluer leurs mentalités et ainsi à introduire progressivement des femmes dans leur entourage politique. La parité se présente alors comme un instrument stratégique, un outil marketing, dans le but d’entretenir une bonne image des hommes politiques.

De même, pour une femme politique en campagne, l’argument de la féminité peut être utilisé comme une stratégie de communication : par exemple, en 2007, la candidate Ségolène Royal se sert de sa féminité, et des attaques sexistes de ses concurrents socialistes, comme des éléments de communication. La dénonciation des (trop nombreux) propos sexistes dont elle a fait l’objet durant primaires socialistes a largement été reprise par les médias, contribuant à discréditer ses adversaires. Cependant, se servir de sa féminité comme d’un argument de campagne lui a parfois été reproché, notamment par d’autres femmes politiques[16]ou par des associations féministes.

 

Multiplication de campagnes de sensibilisation sur le sujet

Il est évident que de nombreuses initiatives pour réduire le fossé entre les femmes et les hommes sont prises, comme la loi Copé-Zimmermann[17] ou encore les multiples mesures législatives cherchant à rééquilibrer les listes électorales. Mais cela ne suffit visiblement pas. Face à cette situation, en octobre 2015, l’édition britannique du magazine féminin ELLE lance une campagne vidéo intitulée #MoreWomen (Plus de femmes)[18] dans laquelle le magazine s’amuse à effacer des photos officielles tous les hommes présents pour ne laisser que les femmes. Systématiquement, les femmes se retrouvent peu nombreuses sur les plateaux télé ou dans les grandes assemblées délibératives. Le but de la campagne est évident : promouvoir l’accession des femmes à plus de postes de pouvoir. Et les photos parlent d’elles mêmes : si les femmes de pouvoir existent, elle ne font visiblement pas légion.

De plus, un collectif a récemment vu le jour : le Collectif Women Hackers Action Tank (WHAT) qui s’appuie sur les technologies numériques et cherche à « bouleverser les organisations et les comportements »[19]. Le premier événement mis en place a été le Hackathon Women Innovation où des sociologues, des juristes, des financiers, des experts en marketing, des codeurs, des enseignants, des ingénieurs ou encore des journalistes ont présenté des projets. À travers les réseaux sociaux et une trentaine de réseaux de femmes, de nombreux porteurs de projets se sont inscrits sur une plate-forme de partage d’idées nommée Imagine with Orange. Organisé sur deux jours, le 12 et 13 octobre dernier, vingt équipes ont travaillé sur la mise en place d’applications pour mobiles, des logiciels etc.

A l’issu de ces deux jours, différents projets ont été récompensés et seront donc par la suite mis en place, comme par exemple une application nommée « It Counts » (retranscrit les ratios femmes-hommes à l’échelle internationale pour dénoncer le manque de parité et pour promouvoir les bonnes pratiques) ou encore « Geekette–The new Glamour » (site qui a pour ambition de donner envie aux femmes de devenir des « geek »).

 

Le « shaming » : un sursaut citoyen de dénonciation du sexisme

Au delà des campagnes lancées en faveur de la parité en politique et dans les lieux de pouvoir de façon générale, l’avènement des réseaux sociaux et l’instantanéité de l’information ont contribué à la mise en lumière du sexisme ordinaire qui sévit en politique. En effet, selon la sociologue Laure Bereni « tout commentaire sexiste d’un homme politique est désormais susceptible d’être rendu public, dans une stratégie de ‘shaming’»[20].

Le pouvoir des réseaux sociaux sur une réputation est tel qu’en mai 2015, le député de la 7ème circonscription de l’Hérault Sébastien Denaja, déclarait au journal Libération : « J’ai déjà entendu des collègues dire : « On ne peut plus faire des écarts comme avant sinon on se retrouve sur Twitter » »[21]. Ce n’est pas Franck Keller, conseiller municipal (LR) à Neuilly-sur-Seine, qui dira le contraire. Après son tweet sexiste sur la ministre de l’Education nationale, il a été élu « macho de l’année » par l’association féministe Chiennes de Garde[22]. Ce tweet, que l’élu a rapidement supprimé, a provoqué de nombreuses réactions, à la fois parmi les internautes mais aussi chez les personnalités politiques, notamment Cécile Duflot. Sans titre2

Et il n’est pas le seul : récemment, une nouvelle polémique a éclaté. Le journaliste Jean-Paul Brighelli a dénoncé dans une tribune du magazine Le Point la « ligne visible du soutif »[23] de Najat Vallaud-Belkacem, qui selon lui serait « une stratégie de communication vieille comme le monde »[24]. L’article intitulé « Najat Vallaud-Belkacem : les dessous chics de la réforme du collège » réduit explicitement la ministre de l’Education nationale à son « soutif », son « rouge à lèvre » et ses « pendentifs aux oreilles ». Cet article a suscité une vague d’indignation massive sur les réseaux sociaux.
Ces exemples illustrent bien que la parité et l’égalité des sexes sont de plus en plus des sujets sensibles, mais les propos machistes demeurent.

Force est de constater que le sexisme est inhérent au monde politique français puisque même les journalistes politiques en sont victimes. En effet, le 4 mai 2015, 40 journalistes politiques se sont réunies en publiant une tribune dans Libération[25] dans laquelle elles dénoncent le sexisme ordinaire dont elles sont victimes au quotidien dans l’exercice de leur métier. Elles dénoncent le “sexisme ambiant”, considèrent que « tant que la politique sera très majoritairement aux mains d’hommes hétérosexuels plutôt sexagénaires, rien ne changera »[26] et surtout, déplorent le fait d’avoir à écrire, en 2015, une telle tribune.

De manière générale, la question de la loi sur la parité reste assez clivante. Certains et certaines, considèrent que cela revient à réduire la femme politique à sa condition de femme, en faisant abstraction de ses compétences, de son expérience ou de ses idées. Il serait alors facile de considérer que si une femme est nommée à un poste à haute responsabilité, elle ne l’aura été que pour « remplir les quotas », quid alors de ses compétences ou de ses diplômes. D’autres défendent l’idée de cette loi qui serait la seule façon de changer les mentalités, peu importe alors qu’elles soient perçues comme «incompétentes», l’objectif étant principalement d’envoyer un message symbolique aux jeunes générations.

Peut-être alors, tout ne se résumerait toujours qu’à cette citation de Françoise Giroud, « la femme serait vraiment légale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente »[27]. Ce jour là, l’égalité entre les hommes et les femmes en politique sera peut-être définitivement acquise.

Par Camille Dely et Manon Majesté

 

[1] http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/10/21/il-y-a-soixante-dix-ans-les-33-premieres-femmes-entraient-a-l-assemblee_4794129_823448.html

[2] Loi portant sur l’égal accès à des hommes et des femmes à des fonctions électives http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000400185

[3] http://abonnes.lemonde.fr/m-moyen-format/article/2015/04/16/les-departements-pratiquent-la-parite-a-reculons_4617423_4497271.html?xtmc=parite_hommes_femmes&xtcr=35

[4] première femme élue au sein d’un conseil départemental en 1998

[5] http://abonnes.lemonde.fr/m-moyen-format/article/2015/04/16/les-departements-pratiquent-la-parite-a-reculons_4617423_4497271.html?xtmc=parite_hommes_femmes&xtcr=35

[6] En application de la loi du 4 août 2014, loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes

[7] le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), l’Autorité des marchés financiers (AMF) ou encore l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN)

[8] http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/stereotypes-et-roles-sociaux/actualites-3/article/lancement-du-guide-pratique-pour

[9] http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20120723.OBS7948/fleur-pellerin-savez-vous-pourquoi-vous-avez-ete-choisie.html

[10] https://www.youtube.com/watch?v=SCKyZzTIod8

[11] https://www.youtube.com/watch?v=SCKyZzTIod8, 5:05min

[12] https://www.youtube.com/watch?v=SCKyZzTIod8

[13] http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/05/18/la-feminisation-en-trompe-l-il-de-l-ump_4635007_823448.html?xtmc=parite_hommes_femmes&xtcr=26

[14] http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/05/18/la-feminisation-en-trompe-l-il-de-l-ump_4635007_823448.html?xtmc=parite_hommes_femmes&xtcr=26

[15] http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/05/18/la-feminisation-en-trompe-l-il-de-l-ump_4635007_823448.html?xtmc=parite_hommes_femmes&xtcr=26

[16] http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20061127.OBS0495/voynet-royal-est-apte-a-gouverner.html

[17] Loi qui impose que le quota d’hommes ou de femmes d’un conseil d’administration ne peut être inférieur à 40%

[18] https://www.youtube.com/watch?v=GEKo22ryWxM

[19] http://abonnes.lemonde.fr/le-monde-evenements/article/2015/10/11/agir-pour-la-parite_4787155_4333359.html?xtmc=collectif_what&xtcr=2

[20] http://www.liberation.fr/france/2015/05/04/femmes-en-politique-un-match-contre-les-machos_1289649

[21] http://www.liberation.fr/france/2015/05/04/femmes-en-politique-un-match-contre-les-machos_1289649

[22] http://www.chiennesdegarde.com/

[23] http://www.lepoint.fr/invites-du-point/jean-paul-brighelli/brighelli-najat-vallaud-belkacem-les-dessous-chics-de-la-reforme-du-college-06-11-2015-1979885_1886.php#xtor=CS2-239

[24] http://www.lepoint.fr/invites-du-point/jean-paul-brighelli/brighelli-najat-vallaud-belkacem-les-dessous-chics-de-la-reforme-du-college-06-11-2015-1979885_1886.php#xtor=CS2-239

[25] http://www.liberation.fr/france/2015/05/04/nous-femmes-journalistes-en-politique_1289357

[26] http://www.liberation.fr/france/2015/05/04/nous-femmes-journalistes-en-politique_1289357

[27] http://blog.francetvinfo.fr/ladies-and-gentlemen/2013/03/14/il-y-a-30-ans-exactement-francoise-giroud-disait-la-femme-serait-vraiment-legale-de-lhomme-le-jour-ou.html