Crédits photo : THOMAS COEX/AFP

On ne devrait pas en parler

Publié le vendredi - 28 février 2014

Le 10 janvier dernier, le magazine Closer dévoilait en une la liaison du Président de la République avec l’actrice Julie Gayet. Dès lors, ce qui a vite été baptisé d’Affaire Gayet ou encore de Closergate, a fait la une des journaux de tous bords et de tous styles. Cependant, le sujet, s’il a fait couler beaucoup d’encre, a été abordé de plusieurs manières par les différents médias, se focalisant tantôt sur V. Trierweiler et l’immoralité présidentielle, tantôt sur l’historique sentimental des chefs d’État en général, et des chefs de l’État français en particulier, ou encore sur le Président de la République et le respect dû à sa vie privée.

Au plus fort de la polémique, et dans la veine de cette dernière position, un certain nombre de commentateurs ont montré leur opposition à ladite polémique, prônant leur incompréhension quant à l’engouement médiatique suscité par le sujet. Et pour cause, selon un sondage IFOP pour le Journal du Dimanche réalisé les 10 et 11 janvier 2013 et publié dans le numéro du 12 janvier, 77% des français considèrent que cette histoire est personnelle, et ne concerne par conséquent que François Hollande en tant que personne et non en tant que chef de l’Etat. Pour autant, un autre sondage Harris Interactive paru dans le magazine à l’origine de la polémique affirmait que 58% des français légitimaient la révélation. Hasard du calendrier, la 3ème grande conférence de presse du quinquennat du Président arrivait peu après1, il a par conséquent fermé le débat avant qu’il ne puisse s’imposer durant ce face à face avec les médias en affirmant qu’il ne répondrait pas aux questions ayant trait à sa vie privée. Malgré tout, plus de deux semaines plus tard, ce qui a été qualifié de « degré zéro du débat politique en France » par le webzine Slate fait toujours la une de Paris Match.

Nous sommes donc face d’une part à des français indifférents devant ce qui aurait été considéré dans biens des pays comme un scandale d’État, et d’autre part à un sujet qui demeure récurrent dans l’actualité alors même qu’une grande majorité des acteurs du débat public le considèrent comme relevant de la sphère privée… Comment expliquer ces phénomènes ?

La presse a trouvé un sujet mêlant sexe et politique, autrement dit la recette infaillible du succès médiatique, néanmoins population comme commentateurs ont eu tendance à rester relativement indifférents là où des anglo-saxons par exemple auraient sûrement limogé littéralement leur chef d’État. Bill Clinton, Président des États-Unis : accusé d’avoir eu des relations sexuelles avec une stagiaire de la Maison-Blanche. L’affaire reste encore aujourd’hui un des plus gros scandales en la matière. Paul Wolfowitz, Président de la Banque mondiale : forcé à démissionner en 2007 pour avoir eu une liaison avec une salariée de l’institution. Ce ne sont que deux exemples mais on pourrait en trouver des tas d’autres sans aucun mal. En revanche en France, l’opinion publique reste stoïque.

On pourrait bien sûr trouver une explication tout à fait crédible quoiqu’indéniablement chauvine, qui serait que les français ont simplement plus de maturité que bien d’autres pays et qu’ils ne souhaitent par conséquent pas voir des sujets sans rapport direct avec la bonne gestion de leur pays par le Président de la République polluer le débat politique national. Explication un peu simpliste, car au fond, les priorités médiatiques ne sont-elles pas dictées par un impératif économique ? Dès lors, un sujet qui n’intéresse pas le public ne fait pas vendre ou ne fait pas d’audience et est par conséquent relayé au second plan, voire purement et simplement enterré.

L’explication se trouverait donc ailleurs… Une hypothèse peut être avancée afin d’expliquer ce phénomène : les français seraient schizophrènes. Dans cette optique, le citoyen peut tout à fait être d’accord sur le principe selon lequel l’affaire Gayet ne mérite pas son attention, qu’il y a des sujets de préoccupation plus urgents, qui eux devraient être plus présents sur la scène médiatique, mais dans le même temps, être avide de ce genre d’information. Cela expliquerait que lorsque ce genre d’événement se produit, il ne se mue pas en France en scandale d’État, comme ça peut être le cas aux Etats-Unis. Les français se veulent pragmatiques, ils ne sont pas adeptes des tabloïds à l’anglo-saxonne. Une tolérance nécessaire afin de tout. Cette schizophrénie à la française semble une explication valable dans la mesure où elle ne s’applique pas que dans ce cas. Rosanvallon2 l’a par exemple mis en lumière dans le domaine économique sous l’appellation de “paradoxe de Bossuet”. L’idée est que les Hommes consentent en particulier ce qu’ils réprouvent en général. Ainsi, ils dénonceront majoritairement les inégalités de revenus mais justifieront dans le même temps la récompense par le salaire des mérites individuels.

Outre le poids de ce phénomène, la responsabilité de la récurrence d’un tel sujet sur la scène médiatique ne peut être déconnectée des médias eux-mêmes. La concurrence entre les médias aidant, les journalistes et autres commentateurs auto-entretiennent les sujets dont ils estiment eux-mêmes qu’il ne faudrait pas parler. Ainsi, si un média décide de ne pas évoquer un sujet, il doit montrer que ce n’est pas parce qu’il est moins professionnel qu’un autre mais parce qu’il l’a décidé, du coup il justifie le fait de ne pas en parler en en parlant quand même. Certains sont d’ailleurs tellement scandalisés que d’autres en parlent qu’ils en parlent pour dire qu’il ne faudrait pas en parler et qu’ils ne comprennent pas l’affolement médiatique autour d’un tel non-sujet…

Cette affaire, comme beaucoup d’autres du même acabit, a fait couler beaucoup d’encre, divisant l’opinion sur un sujet, dont chacun est libre d’évaluer l’importance, mais surtout occultant un bon nombre d’autres sujets qui auraient mérité un traitement médiatique plus approfondi, voire un traitement médiatique tout court. Enfin, si cette forme de « peoplitique » a comme effet “positif” de tourner les regards des citoyens, tous genres et milieux sociaux confondus, vers la scène politique et médiatique, elle entraîne aussi le risque de voir ces mêmes regards s’en détourner encore plus qu’avant une fois cet épisode passé, on ne peut par conséquent que déplorer un tel traitement médiatique.

 

 

1 14 janvier 2014

2 La société des égaux, Editions Seuils, 2011