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Laissez parler les petits papiers

Publié le lundi - 4 mars 2013

Les liaisons dangereuses d’Audrey Pulvar avec Arnaud Montebourg au placard, l’ex-compagnon de la journaliste, dans l’habit de ses fonctions de Ministre du redressement productif, s’engouffre à nouveau dans le une relation tumultueuse. Un duel au sommet révélateur du climat de tension économique lancinant, qui paralyse le paysage industriel français.

Il faut dire qu’après le tollé médiatique causé par les fermetures d’usines successives, le troisième homme de la primaire socialiste s’était attiré les foudres de l’opinion publique. Point de répit donc pour Bercy et pour Arnaud Montebourg lorsque le site Goodyear d’Amiens-nord menace à son tour de fermer. Finalement, les négociations sociales tournent court et la seule issue de secours pour les salariés semble se résumer à une offre de reprise de l’activité.

C’est là que tous les protagonistes entre en jeu. Titan International, fabricant américain de pneumatiques spécialisé dans le domaine agricole implanté à Quincy (Illinois) dont la santé économique est sans équivoque (un chiffre d’affaire prévu de 2,4 et 2,7 milliards de dollars pour 2013 contre 1,8 et 1,9 milliards en 2012 et 1,5 milliards en 2011) fait ainsi l’objet de nouveaux espoirs de survie.  Loin d’être une inconnue des acteurs sociaux, la firme internationale s’était déjà penchée en septembre 2012 sur une éventuelle reprise du site d’Amiens-Nord, sans succès. Nul doute que les négociations de reprise s’annonçaient d’ores et déjà orageuses, à l’image du climat social.

Finalement c’est Taylor, le PDG de Titan, qui dégaine le premier dans une lettre adressée à Arnaud Montebourg datée du 8 février. Celui-ci n’annonce cependant le verdict que trois jours plus tard, en déclarant simplement que le fabricant de pneus agricoles ne « reviendra pas ». Un repreneur qui rebrousse chemin, une annonce officielle du gouvernement : jusqu’ici, aucune forme de nouveauté ni de rupture quant à l’actualité quotidienne telle qu’elle nous y a familiarisé. Mais voilà que le 19 février, une lettre est publiée par Les Echos : LA lettre, qui donne le « la » à tout une suite de rebondissements médiatiques. On y découvre un contenu tranché et acide, à des années lumières des rapports diplomatiques usuels entre chefs d’Etat et PDG.

« Je suis cash » lançait le même Montebourg à Laurence Parisot en quittant l’université d’été du Medef le 31 août 2012, ce à quoi lui répondait la patronne des patrons : « Si vous êtes cash, c’est que vous avez le sens du business ». Hypothèse vérifiée : le 20 février, le même journal publiait la riposte du ministre, mêlant argumentaire chiffré, historique et même des considérations d’ordre émotionnel.

La réappropriation de l’épistolaire, une communication du hic et nunc

Mais outre le caractère incendiaire de ces missives, force est de constater que c’est la forme épistolaire elle-même qui a attisé le buzz et susciter l’intérêt de l’opinion. Ne pouvant sciemment se limiter à l’illusion d’une simple communication directe, le champ épistolaire impose un phénomène de double énonciation. Les « fuites » de la lettre de Titan dans Les Echos semblent bien peu véridiques, elles ont en tous cas le mérite de participer à cette page de fiction. Ce qui se réclamerait a priori de l’ordre du classé confidentiel, se retrouve ici propulsé au-devant de la scène médiatique. Si les deux  acteurs de ce duel sont les émetteurs et destinataires respectifs, les lecteurs et l’opinion en général sont les véritables destinataires.

Rendre du temps au temps : à l’heure du webjournalisme et des réseaux sociaux, redonner ses « lettres » de noblesse à un mode de communication plus codifié est un moyen astucieux de stopper la diligence des évènements d’actualité, de façon à dominer soi-même l’agenda médiatique. Ce phénomène est permis de par la configuration-même du modèle épistolaire. Un tel acte de communication immortalisé, suscite l’attention de ceux que l’on peut dès lors considérer comme « spectateurs » et qui attendent ardemment le prochain épisode de leur feuilleton comme le titraient déjà certains articles.

Réparer l’offense : quand les gentilshommes s’affrontent

Chacun constatera la résurgence de la tradition classique du duel. Profondément ancré dans un contexte guerrier, l’honneur revient à celui qui a bien combattu et qui a su rétablir l’ordre, suite au bafouement du code de conduite. Paradoxalement, le duel est un apanage nobiliaire, soit une reconquête du statut déchu depuis la Révolution aux Etats-Unis comme en France. Le « droit à l’honneur » qui en découle exclut donc le peuple qui ne peut se prévaloir d’un tel acquis, or c’est bien l’honneur des Français qu’il s’agit de défendre et non de Montebourg. Cette ambiguïté est d’autant plus forte que c’est cette même opinion qui endosse le rôle de « témoin », fonction auparavant censée veiller au respect de la procédure conventionnelle du combat.

De multiples acteurs sociétaux n’ont pas hésité à s’inviter sur le champ de bataille, notamment dans le camp du ministre. Retrouvailles heureuses pour Montebourg et la Présidente du Medef, cette dernière se range du côté du ministre « cash », sur la forme en tous cas puisque celle-ci souligne tout de même un problème de fond subsistant (la compétitivité). Plus surprenant encore, le « Made in France » a pu compter sur l’appui du PDG de Coca-Cola Entreprise, Tristan Farabet, vantant les atouts de la production hexagonale. Opportuns ou non de par ce qu’ils symbolisent, de tels soutiens prouvent combien cette affaire passionne.

Storytelling et catharsis : vers la thérapie de groupe

Qu’est-ce qui ressort du contenu des missives échangées ? Des regards introspectifs, figés tant sur le portrait des deux hommes que sur leur pays respectif. Taylor parle de sa relation avec Titan comme d’une « histoire longue de 40 ans de rachat d’entreprise » ainsi que de son effort de « quatre ans [pour] de sauver une partie des emplois à Amiens ». Il impose ainsi son expertise en matière de redressement (productif ?) des entreprises dont il a la charge, dans le but s’asseoir sa légitimité. Dans une attaque virulente envers la France, il dresse ensuite un tableau économique des plus sombres en stigmatisant l’improductivité, la paresse des ouvriers et la toute-puissance syndicale. La réponse de Montebourg a donc pour objet de contrer ce paradigme préétabli, en s’appuyant à son tour sur la technique du storytelling. Pour cela il livre un exposé de chiffres et de dates, afin de souligner l’attractivité persistante de la France envers les investisseurs américains. Le registre emprunte par la suite une tournure lyrique et patriotique orienté vers les valeurs, pour rendre justice aux victimes de Taylor que sont les salariés français. Evoquer l’histoire commune des deux nations semble superflu ici tant l’enjeu du conflit porte sur l’économique et non sur le politique, en revanche le ministre se permet, plus ou moins habilement, de rappeler les récentes actions du gouvernement en matière de productivité (le Pacte national de la croissance) : double-énonciation, souvenez-vous …

La purgation des passions : ces deux témoignages ne manquent pas de montrer à quel degré la catharsis est vivace. En réalité, ces échanges traduisent les ambitions avortées de deux hommes qui malgré leur stature, ne parviennent pas à concrétiser leur œuvre inachevée. Taylor, ou le « Grizzly » des négociations syndicales, est un homme politique raté autrefois candidat à la primaire Républicaine de 1996, qu’il abandonne en cours de route. Son leitmotiv : « Apporter un peu de saine politique fiscale et de savoir-faire entrepreneurial à Washington ». Inutile de préciser qu’au pays des Super-PAC, le riche industriel ne lésine pas en achat d’espace pour vilipender le gouvernement Démocrate. Côté Arnaud Montebourg, les revers s’accumulent: PSA, Renault, ArcelorMittal, Pétroplus et maintenant Goodyear. Bien que ce triste constat nourrisse sa thèse selon laquelle « nous sommes les idiots du village global », le ministre est le premier à être en porte à faux. Faute de moyens et de conjecture économique favorable, le redressement productif du pays ne semble pas être à l’ordre du jour.

S’agirait-il tout compte fait de la parenthèse enchantée d’Arnaud Montebourg au sein de l’exercice de ses fonctions ? Certes, la fermeture de Goodyear est un nouveau coup dur tant pour la situation du pays que pour le bilan du ministre, c’est également la meilleure opération de communication orchestrée auprès de l’opinion depuis lors. Ce combat manichéen aura eu l’effet d’opposer deux entités frontalement antagonistes, en la personne de Maurice Taylor et d’Arnaud Montebourg, défenseur de la France et de ses citoyens, un parti pris élémentaire et univoque pour un ministre. Le pire reste-t-il à venir ?