Crédits Photo : Charles PLATIAU / Reuters

Emmanuel Macron : Entre le choix des mots et les maux des choix

Publié le vendredi - 21 novembre 2014

En l’espace de deux mois, le jeune Ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, nommé le 26 aout 2014, Emmanuel Macron a déjà fait l’objet de polémiques autour du vocabulaire qu’il emploie dans certaines de ses prises de parole publiques. On se rappellera des polémiques autour de ses propos sur les salariés de Gad, qui seraient « illettrés » ou encore des « pauvres » qui pourront prendre le bus.

Cherchant à se construire une image et une légitimité d’homme d’État réformateur, son passé de banquier pourrait nuire à une telle construction. En effet ce n’est pas toujours évident d’être un ancien de chez Rothschild & Cie dans un gouvernement socialiste.  L’image qui transparait d’un acteur politique, est aujourd’hui constituée par ce qu’il dit, fait et surtout par ce qu’il est. Ce qui devient particulièrement vrai dans le cas d’Emmanuel Macron. Ses premières interventions ont été particulièrement observées.

Ce sont les mots d’« illettré » et de « pauvre » qui ont, apparemment, choqué, mais qu’en reste-t-il ? Macron parle, mais à qui et qui l’écoute ? Voici en liminaire l’esquisse du positionnement médiatique d’Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron et la communication : des débuts difficiles

 « La forme c’est le fond qui remonte à la surface. » Victor HUGO. Proses philosophiques/Utilité du Beau 1860-1865

La première interview d’Emmanuel Macron, du 17 septembre sur Europe 1(1), a suscité la première polémique sur le jeune ministre quant au choix de ses mots portant sur les salariés de Gad, estiment que la plupart étaient illettrés et n’avaient pas le permis de conduire. Le qualificatif d’illettré ressort comme un mépris à forte densité, surtout suite aux « révélations » de l’ancienne « Première Dame », sur les supposés propos du Président, qui aurait qualifié les pauvres de « Sans dents ». Vrais ou non, ces propos ont fortement résonné dans l’espace public. L’intervention de Macron vient asseoir une image négative dans l’opinion.

La résonnance est d’autant plus importante qu’il s’agit, d’un ministre, ancien banquier de chez Rothschild. Alors, que le 22 janvier 2012 lors de son discours au Bourget, François Hollande déclarait que son ennemi était le monde de la finance… En effet cette nomination peut apparaître comme l’incarnation symbolique de la trahison de ce discours de campagne.

Il est intéressant de remarquer que quelques mois plus tôt, Michel Sapin avait lui aussi parlé, le 18 février 2014(2), des problèmes d’illettrisme dans la société Gad, sans que cela ne crée de polémique.  Effectivement ce que décrit le ministre se vérifie dans l’usine où des « formations pour la maîtrise des savoirs fondamentaux » (3) ont été organisées pour les employés. Au-delà de la réalité des faits, il s’agit bien d’une erreur certaine de communication politique. Cette erreur est d’autant plus remarquable en raison de sa position d’ex-banquier et, car il prononce ces mots lors de sa toute première intervention médiatique, à la radio. 

Emmanuel Macron récidive un mois plus tard, le 16 octobre parlant des  « pauvres » (4) en présentant un de ses projets pour libéraliser le marché des autocars en France. Ainsi, « les pauvres pourront prendre le bus » : voici ce qui va rester comme bruit médiatique suite à son intervention (5). Peut-on parler de faute de communication, de maladresse du langage,  ou assiste-t-on aux limites du politiquement correct ?

Le mot « pauvre », en politique est remplacé par d’autres expressions, tel que : défavorisé, classe populaire, les plus faibles, les plus modestes ; à gauche comme à droite, ce vocabulaire  est utilisé.

C’est donc une récidive pour Emmanuel Macron, amplifiée en raison de sa première erreur de communication concernant les salariés de Gad.  Ce qui dérange, au-delà du message politique, c’est l’accent mis sur le « qui parle ? », plus que sur le message lui-même.  Emmanuel Macron se justifiera même de son parcours jeudi 16 octobre (6) sur France Inter, racontant avoir fait des études de philosophie, puis avoir d’abord était fonctionnaire et ensuite fait quatre ans de banque. Sans préciser qu’il est passé par l’ENA ni par la banque Rothschild, pour ne pas aggraver l’image d’un homme faisant partie d’une élite déconnectée. Le choix des mots semble déjà plus maîtrisé, lorsqu’il dénonce ceux qui l’attaquent, pour ce qu’il est et non pas pour ce qu’il fait.

L’élaboration de la communication du « Docteur  Macron »

 « Ce que tu es parle si fort, que l’on entend plus ce que tu dis. » PARODI Jean-Luc, Réflexions sur l’équilibre réel entre l’action politique et le marketing de l’apparence dans la décision électorale, Hermès, La Revue, 1989

Mais à qui parle Macron ? La question peut sembler anecdotique, mais elle se pose en  termes concrets.  Il tente d’incarner une aile réformiste de gauche, plutôt sociale libérale, tel Tony Blair en son temps.  Dans sa conférence du 15 octobre, il apporte son diagnostic sur la France, en désignant les maux qui la rongent, selon lui.

La France a « trois maladies » qui sont « la défiance », « la complexité » et « le corporatisme », estime le ministre de l’Économie, après avoir souligné que l’Europe était « en difficulté », mais que l’Hexagone l’était « plus encore ». Les Français « ont de moins en moins confiance dans leurs élites » et « nous nous faisons de moins en moins confiance », a-t-il expliqué. « La complexité est (aussi) un mal français ». « Nous avons construit notre histoire par la norme, nous adorons les lois ». Voici, en quelque sorte, le diagnostic du « docteur » Macron, qui cherche à parler sans tabous et à dénoncer par un vocabulaire médical, ce qui empêche la France de se réformer.

Macron veut imprimer une rupture dans sa première conférence de presse. Il s’exprime alors sans pupitre démontrant sa volonté de modernité et de dynamisme. Il se lance dans une « Keynote », à la manière des démonstrations en entreprise, micro-cravate, télécommande et diaporama à l’appui. Mais ironiquement, à l’image d’une administration qui a du mal à se moderniser, son micro-cravate ne fonctionnait pas, et son diaporama n’était pas toujours synchronisé. Il avait alors dans ses mains, un micro, ses fiches et la télécommande, difficile alors de donner à voir une réelle image de maîtrise (7).

Mais en marge de l’agitation médiatique et des polémiques d’allant de son propre camp à l’opposition, les Français ne semblent pas vraiment tenir compte des difficultés rhétoriques de Macron.

Incarnant un virage libéral, Emmanuel Macron cherche à parler-vrai, parler  simple, décrire la réalité sans complaisance ni exagération. Et cela va apparemment être apprécié des Français.

En effet selon un sondage réalisé le 17 octobre, une majorité de Français estime, à 52%, qu’Emmanuel Macron a la capacité de faire face aux difficultés économiques de la France, dont 58% de sympathisants de gauche (8). Il s’agit d’un très haut score pour un ministre aujourd’hui, démontrant une certaine adhésion au style Macron. Il paraît plaire aux Français,  avec un discours réaliste et son parcours dans le secteur privé, il apparaît comme rassurant, car connaissant les réalités et enjeux économiques.

Résultats et horizons de la communication du Ministre de l’Économie

« Dans la vie on ne fait pas ce que l’on veut, mais on est responsable de ce que l’on est. » Jean Paul SARTRE, « Huis clos » 1943

Le ministre de l’Économie s’adresse aux Français certes, mais aussi aux marchés et à l’Europe ; il parle à Bruxelles. Il rassure avant l’examen du budget par Bruxelles, le 19 octobre il se dit alors  « totalement sûr » (9) que le budget sera accepté. Il incarne une certaine modernité, ainsi qu’une promesse de réforme, contrairement à son prédécesseur, Arnaud Montebourg. Même si sur France Inter le 16 octobre, interrogé à ce propos,  il précise qu’il ne « pense pas à Bruxelles en se rasant » ; peut-être y pense-t-il toute la journée…

Emmanuel Macron est donc d’autant plus entendu pour ce qu’il est, que par ce qu’il dit. Il est le message envoyé aux marchés, nous permettant de garder un taux d’emprunt historiquement bas, à moins de 1.18% sur dix ans, alors que des traders américains commencent à parier sur l’effondrement de la France (9), que la dette a dépassé les 2000 milliards, que nos objectifs de déficit ne sont pas atteints et reste à 4%, toujours en dehors du pacte de stabilité. Emmanuel Macron vient en quelque sorte masquer l’absence de résultat tout en promettant des lendemains meilleurs. Etant donné la volatilité des marchés financiers et l’importance donnée aux rumeurs, à l’image, parfois bien plus qu’aux faits eux-mêmes, la communication réaliste de Macron pourrait permettre de rassurer les interlocuteurs financiers de la France et maintenir une apparence de relative stabilité de notre économie.

La démonstration du cas « Macron » illustre la complémentarité de la communication et du politique. D’un côté la communication est indispensable, car elle permet d’incarner, par un homme ; une politique. Cela ayant des résultats concrets, comme le montre le sondage d’opinion, qui ne concerne finalement que l’image d’Emmanuel Macron. Il en est de même pour l’impact de sa communication, sur les marchés, dans une certaine mesure. Il ne convient pas de surestimer le rôle de la communication, car ce n’est pas elle qui crée les réformes, elle ne prétend pas à ce savoir-faire. 

La communication permet de « faire savoir », ce qui est tout autant indispensable, qu’une bonne politique. Difficile alors, de bien « faire savoir » sans  « savoir-faire ». Emmanuel Macron, après des débuts, difficiles, s’inscrit comme l’un des ministres les plus populaires et rassure l’environnement économique, sans que, pour le moment, aucune mesure ne soit encore véritablement entrée en vigueur.

La communication, tel un manteau, vient recouvrir le politique, d’une tenue lui permettant de traverser l’hiver long et froid de la crise de confiance.

Sébastien VALERE

Crédits Photo : Charles PLATIAU / Reuters

(1) http://www.europe1.fr/economie/macron-et-les-illettres-des-abattoirs-gad-un-vrai-sujet-2234175

(2) http://lelab.europe1.fr/Quand-Michel-Sapin-parlait-lui-aussi-des-salaries-illettres-de-Gad-16804

(3) http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/09/26/chez-gad-la-debrouillardise-des-ouvriers-illettres_4494846_3224.html

(4) http://www.leparisien.fr/politique/video-les-pauvres-et-les-autocars-les-mots-de-macron-font-reagir-15-10-2014-4215935.php

(5) http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/10/18/31003-20141018ARTFIG00001-emmanuel-macron-les-pauvres-et-les-illettres-en-france-interdit-de-nommer-les-realites.php

(6) http://www.franceinter.fr/emission-le-79-emmanuel-macron-je-fais-des-reformes-pour-les-francais-pas-pour-bruxelles

(7) http://www.canalplus.fr/c-divertissement/c-le-petit-journal/pid7560-vu.html?vid=1149637

(8) Capacité d’Emmanuel Macron à faire face aux difficultés économiques de la France : Enquête OXADA, pour itélé du 16-17 Octobre 2014 (NON 46% OUI 52% 2% NSP, 58% de sympathisant de gauche).  Sur un échantillon de 1003 personnes.

(9)  http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/10/19/97002-20141019FILWWW00192-budget-2015-macron-totalement-sur-que-bruxelles-n-emettra-pas-un-avis-negatif.php

(10) http://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/0203881169485-le-buzz-des-etats-unis-une-star-de-wall-street-parie-sur-leffondrement-de-la-france-1056681.php