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Une « omerta ahurissante » ? Le traitement journalistique des interventions policières mortelles en France

« Quand ça arrive tous les matins, ce ne sont plus des accidents. J’ai été victime d’une bavure policière, encore une fois ces faits divers-là prolifèrent […] Je suis Adama, je suis Theo, j’suis aussi Zyed et Bouna. C’est un fléau y’a de quoi devenir fou-là mais dans Les Échos on nous parle que du foulard. » D. Ace (rappeur), Bavures policières, 2017

Le 5 août 2019, le journaliste au Figaro Jean-Christophe Buisson[1]déclare sur RTL « Pour tout le monde, Malik Oussekine a été victime de violence policière, ce qui n’est factuellement pas le cas ». Il est pourtant attesté que le 6 décembre 1986 à Paris, lors de la manifestation contre la réforme universitaire Devaquet, Malik Oussekine, tentant de se réfugier dans un immeuble, s’est fait battre à mort par les voltigeurs de la préfecture[2]. Bien que les policiers aient été reconnus coupables, M. Buisson remet en cause la décision judiciaire. En quoi cette fake news est-elle révélatrice du traitement journalistique des Interventions policières mortelles en France ?

Les interventions policières mortelles (IPM) peuvent être définies selon deux critères suggérés par Paul Le Derff, chercheur en science politique[3]: il faut qu’il y ait eu mort d’un individu et qu’elle soit consécutive d’une intervention des forces de l’ordre. Cette expression est plus neutre que « bavure » ou « dérapage ». Ces termes supposent que les faits sont exceptionnels. Mais si l’on se fonde sur les rares recensements disponibles, ils sont au contraire fréquents, qu’il s’agisse de mort par étouffement, par balle, après une course-poursuite, etc. Le 26 juin 2018, l’IGPN fait état de 14 morts entre le 1er juillet 2017 et le 31 mai 2018 et d’une centaine de blessés[4]. Sur cette même période Bastamag comptabilise 26 décès suite à l’action d’unités de la police nationale. La facilité avec laquelle s’impose l’idée qu’il s’agirait d’événements rares – des « bavures » – s’explique en partie par le fait que le traitement journalistique de ces affaires est souvent limité. Seuls quelques cas font l’objet d’une large couverture médiatique. Comment expliquer ce traitement médiatique faible et irrégulier des cas de violences policières mortelles alors que toutes pourraient être susceptibles de renforcer le cadre d’injustice mobilisé par les collectifs qui les dénoncent ? La manière dont les journalistes abordent ces IPM et présentent les victimes est révélatrice. Nous retrouvons deux protagonistes qui s’affrontent : la police, institution rattachée à la figure du Ministre de l’Intérieur ou à la Préfecture. Puis les victimes, leur proches, les collectifs qui jouent un rôle central dans la visibilité de certaines IPM. On constate ainsi l’opacité de données statistiques des IPM, leur faible traitement médiatique que seules compensent les mobilisations collectives des familles et proches des victimes.

L’absence de données officielles : Place Beauvau ne communique plus

Il est difficile de se faire une idée précise des IPM en l’absence de données statistiques officielles. Le Ministère de l’Intérieur ne livre aucun chiffre, hormis le nombre de tirs par armes à feu des fonctionnaires de police, répertorié depuis 2012 dans le fichier « Traitement relatif au suivi de l’usage des armes »[5]. Les tentatives de recensement montrent que les IPM ne sont pas des faits isolés. On peut mentionner, par exemple, depuis 1994, le bulletin mensuel Que fait la Police ? , longtemps édité par l’historien Maurice Rajsfus pour l’Observatoire des libertés publiques, mais aussi, la base de données du journal indépendant Bastamag sur les violences policières létales depuis janvier 1977, qui s’appuie sur le travail des collectifs militants.

Selon Olivier Fillieule, les violences policières en général, dont les décès ne sont qu’une modalité, peuvent être attribuées aux modèles qui président aux politiques de maintien de l’ordre, soit la « la gestion des foules (protestataires, sportives ou festives) par les forces de police et la gendarmerie »[6]. Alors que l’État est encore certain de l’excellence de son modèle de gestion des foules, le journaliste indépendant David Dufresne[7] indique la fin d’un « savoir-faire français » longtemps reconnu. Ailleurs en Europe et surtout en Allemagne, les institutions policières usent de la politique de « désescalade ». Ce modèle de maintien de l’ordre permet un niveau d’hostilités bas aussi bien lors de manifestations que dans les quartiers : la police et les opposants interagissent. Ce changement de stratégie de maintien de l’ordre est connu des polices françaises sans qu’il se soit développé avec son double nécessaire : la communication. Lors d’IPM, les acteurs politico-médiatiques se laissent souvent convaincre par les déclarations des principaux syndicats de police, selon lesquels la violence extrême et la détermination sans précédent de l’adversaire excusent le dispositif autoritaire. Cette idée est relayée par les journalistes qui se basent sur les sources policières et livrent des interprétations diffusant une approche orthodoxe du travail policier dans un contexte où le profilage racial et les solutions coercitives s’imposent.[8]

Un cadrage médiatique propre aux IPM

Une IPM sera davantage relayée par les médias s’il s’agit d’un événement s’inscrivant dans une série d’événements[9], c’est-à-dire dans les cas où le drame s’inscrit dans une trame narrative que les journalistes peuvent s’approprier. A contrario, les cas d’IPM qui ont lieu dans des lieux confinés, sont traités avec difficulté par les journalistes notamment à cause de leur encadrement par leur structure et le coût de l’information. On observe une différence de traitement médiatique selon la ligne éditoriale. L’Humanité traite surtout de l’évolution judiciaire des IPM en mettant l’accent sur des images de marches organisées par les familles et les collectifs en quête de justice. Le Figaro a tendance à reprendre le cadrage des autorités gouvernementales et des sources policières. L’influence des sources policières sur le traitement journalistique des IPM est dénoncée notamment par ceux qui souhaitent la suppression de l’IGPN à cause de liens d’empathie avec les corporations et le Ministère de l’Intérieur.

La sélection de l’information traitée comme un événement[10], dépend fortement des intérêts propres au champ journalistique. Des stocks de représentations préfabriqués circulent dans les rédactions et les journalistes sont contraints – ou se contentent – d’y piocher pour traiter leurs sujets. Les chaînes de télévision (généralistes et d’information continue) jouent sur la construction des systèmes de représentation d’un événement[11]. Il n’y a pas de remise en question de la chaîne de fabrication de l’information stéréotypée[12]. Dans le cas de Zyed Benna et Bouna Traoré, morts électrocutés le 27 octobre 2005 dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés pour fuir un contrôle de police, le JT de 20h de France 2[13] diffuse l’information le lendemain de leur mort. La présentatrice Françoise Laborde témoigne d’une sensibilité à la version policière des faits, reprise avec la prudence d’usage mais sans vérification. On note que ni le nom des victimes ni le fait qu’ils fuyaient la police ne sont mentionnés. Le portrait de Zyed et Bouna proposé est celui de deux jeunes « inconscients du danger ». En les décrivant comme de probables délinquants, elle les incrimine a priori et déresponsabilise les policiers qui ne sont mentionnés que dans les titres. Leur mort sera considérée comme l’élément déclencheur des émeutes de 2005.

La mobilisation collective : un moyen de pérenniser l’attention des médias

La mobilisation des collectifs à la fois dans la rue, les tribunaux, et auprès des journalistes contribue à donner aux IPM une plus grande visibilité médiatique. Le champ journalistique est un lieu stratégique et incontournable au risque que l’événement n’existe plus si les médias cessent d’en parler. Mais la parole est souvent attribuée de manière sélective, quitte à exclure les principaux concernés. Le fait de brûler des poubelles, des voitures, d’affronter les policiers est une réponse de leur part, ce qui peut déplaire à la presse notamment les chaines de télévision nationales qui parleront par exemple, d’émeute. Ce mot donne le sentiment d’événement hors du commun. Les médias ne retiendront alors que la violence quitte à exagérer les faits en oubliant les éléments déclencheurs. Créer des collectifs, s’associer avec d’autres et organiser des marches permet de pérenniser un contre-discours auprès des médias. Après la mort de son frère, Assa Traoré fonde le Comité vérité et justice pour Adama. Son charisme fait d’elle une personnalité médiatique drainant de larges audiences. Mais selon Todd Gitlin[14], les médias dominants peuvent transformer les leaders en célébrité et affaiblir ainsi leur combat initial. Ce processus de « certification médiatique des leaders » est susceptible de déstabiliser le mouvement.

Les médias dominants sont critiqués, notamment par les proches de victimes d’IPM, qui se tournent de plus en plus vers les médias alternatifs « produits en dehors des institutions et réseaux dominants »[15]. En juillet 2016, quand Adama Traoré meurt après un plaquage ventral, les Beaumontois refusent que BFMTV intervienne de peur de voir se deverser un « ramassis de clichés » sur les quartiers populaires. La parole des grands médias est nuancée par celle des médias alternatifs qui redonnent pouvoir et confiance aux citoyens désignés comme minoritaires ou marginaux. C’est le cas du Bondy Blog, journal en ligne créé après la mort de Zyed et Bouna, qui donne la parole à « ceux que l’on n’entend pas ou dont la parole est déformée, stigmatisée, minoritaire »[16]. Néanmoins, leur faible audience ne permet pas de rivaliser avec les représentations dominantes des « banlieues » véhiculées par les médias de masse.

En France, les IPM ne sont pas exceptionnelles malgré l’absence de données officielles. Leur traitement journalistique est relativement faible à cause de facteurs internes et externes au champ journalistique. La mobilisation des collectifs favorise la visibilité de certaines IPM, toutefois au prix de déformations de leur propos, d’une image négative de leur combat. Cela peut les pousser à se tourner vers des médias plus proches et militants malgré une audience plus faible.

Par Raïssa Abdallah, Souad Baabouj et Olivia Tossem (promo 2019-2020)


[1] Journaliste et directeur adjoint du Figaro

[2] Les voltigeurs sont des policiers à moto chargés de poursuivre les casseurs en deux-roues

[3] Le Derff P., Silence, fait-divers ou scandale ? L’inégale visibilité médiatique des interventions policières mortelles en France (1990-2016)”, thèse de doctorat en science politique, SciencesPo Lille/Ceraps, sous la direction de J.G. Contamin. (en cours)

[4] L’Inspection Générale de la Police Nationale communique pour la première fois le nombre de blessés et de tués par la police nationale à l’occasion de la présentation de son rapport annuel d’activité.

[5] L’IGPN note une hausse de l’ouverture du feu par les agents, passant de 166 fois au premier semestre 2016 à 192 fois pour la même période de 2017, avec une augmentation des « tirs par imprudence ». Source : base de donnée Bastamag sur les violences policières

[6] Fillieule O., Jobard F., « Un splendide isolement. Les politiques françaises du maintien de l’ordre », La vie des idées, 24 mai 2016.

[7] Dufresnes D., Maintien de l’ordre : Enquête, col. Pluriel, 2013.

[8] Pichonnaz D., « Communication policière et discours sur la déviance. Une expertise marquée par des enjeux professionnels et corporatistes », Politiques de communication, vol. 1, no. 1, 2013, pp. 127-150

[9] Le Derff P., Silence, fait-divers ou scandale ? … Op. Cit.

[10] Lamoureux S., “Et si le cadrage médiatique provenait… de l’encadrement des journalistes ?” Les Cahiers du journalisme, vol. 2, n°3, 2019, p. 35-40

[11] Champagne P., “La construction médiatique des “malaises sociaux”, Actes de la recherche en sciences sociales, 90, 1991, p. 64-76

[12] Berthaut J., La banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, Marseille, Agone, col. L’ordre des choses, 2013.

[13] Archives INA

[14] Gitlin T., The Whole World is Watching. Mass Media in the Making & Unmaking of the New Left, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1980.

[15] Définition de Atton et Couldry cité in Ferron B., « Des médias de mouvements au mouvement des médias. Retour sur la genèse du « Réseau Intercontinental de Communication Alternative (1996-1999) », Mouvements, vol 61, no 1 2010, pp 107-120

[16] Khouiel L., « Beaumont-sur-Oise : au quartier de Boyenval, « plus personne n’a confiance », Bondy blog, 22/07/2016.

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