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Politique : ces phrases qui résonnent

Compte rendu de lecture du dossier « Les petites phrases », revue Mots, les Langages du politique, n° 117, 2018.

Le n° 117 de la revue Mots, les langages du politique, publié en 2018, s’attache à constituer en objet d’étude un phénomène que l’usage courant désigne par la locution « petites phrases ». Henri Boyer, Chloé Gaboriaux, Irit Sholomon-Kornblit, Éric Treille, Romain Mathieu, Sarah Al-Matary et Annabelle Seoane sont à l’origine des articles qui constituent ce dossier intitulé « Les petites phrases ». Celui-ci s’inscrit dans la continuité des recherches qui ont déjà été consacrées à ce phénomène, notamment le dossier coordonné en 2011 par Alice Krieg-Planque et Caroline Ollivier-Yaniv sur « Les ‟petites phrases” en politique », dans la revue Communication et langages.

couverture du n° 117 de Mots, les Langages du politique (2018)

couverture du n° 117 de Mots, les Langages du politique (2018)

« Splendeurs et misères des petites phrases » d’Henri Boyer et Chloé Gaboriaux, fait office d’article introductif et les auteurs commencent par définir l’expression « petites phrases », qui fait son entrée en 1988 dans le Trésor de la langue française en tant que « propos bref d’un homme politique, qui sert à frapper l’opinion ».

Pour traduire l’appréhension qu’ils ont du phénomène, les auteurs convoquent Alice Krieg-Planque, pour qui le terme « petite phrase » est une expression propre aux acteurs impliqués dans la vie politique et médiatique, qui en font usage pour désigner un ensemble d’énoncés spécifiques à leur milieu. La dénomination courante de « petites phrases » revêt une dimension axiologique dotée d’une valeur souvent péjorative, due ici à l’usage de l’adjectif « petite » – qui dégrade implicitement la parole politique : c’est à la fois la production de la « petite phrase » qui est visée, et par ricochet, son contenu. La définition scientifique, quant à elle, nourrit la vision selon laquelle la production des petites phrases est inséparable de la communication médiatique.

Les auteurs de l’article estiment qu’il importe donc de prendre au sérieux le jeu des petites phrases. Ils souhaitent ici interpeller sur la complexité du phénomène, qui pour cette raison doit être appréhendé avec rigueur. Gaboriaux et Boyer convoquent à cet effet Iris Sholomon-Kornblit qui, dans le second article du dossier, se penche justement sur le cas de l’énoncé « la culture n’est pas une marchandise ». Cette auteure y décrit la façon dont la petite phrase ici évoquée a pu servir d’instrument de lutte contre la libéralisation des échanges de biens culturels. L’auteure retrace également, dans son article, le procédé de déplacement de la négation, qui a conduit à l’évolution, puis à la stabilisation de l’expression « la culture n’est pas une marchandise [comme les autres] ». Un colloque d’experts se tenant à l’Unesco autour de l’exception culturelle (« La culture : une marchandise pas comme les autres ? ») fournit un exemple adéquat pour illustrer l’intérêt du procédé de transformation de la « petite phrase », et notamment celle ici envisagée : les phases de germination l’ont érigée en formule, permettant ainsi de lui donner une fonction argumentative à travers l’opposition de « culture » à « marchandise ». Par la suite, c’est au successeur de Mitterrand de s’attaquer au fameux titre du colloque : « J’avoue ma perplexité face au point d’interrogation figurant dans le titre de cette rencontre. Pour moi, il n’y a aucun doute : la culture n’est pas une marchandise comme les autres ! ». Cette petite phrase, proche de la formule, a su servir d’outil majeur pour marquer certains enjeux politiques et sociaux, grâce à sa portée argumentative.

Gaboriaux et Boyer font par la suite appel à Éric Treille pour mettre en exergue la contemporanéité du phénomène des « petites phrases ». En effet, dans son article, Treille analyse l’expression politique à l’épreuve des débats télévisés des primaires de 2016-2017. Il décrit l’aspect stratégique que revêt la « petite phrase » dans son utilisation contemporaine, afin d’illustrer les enjeux d’une communication brève et percutante. Pour ce faire, l’auteur choisit un contexte où sont réunis plusieurs acteurs politiques qui confrontent leurs idées sur un terrain médiatique. Treille s’appuie sur « Une minute pour convaincre » – à la fois une consigne et un thème résumant l’organisation des débats télévisés des primaires de 2016-2017 – pour explorer la question du contrôle du discours par les intervenants, et les méthodes de leur préparation, rythmée par les contraintes du format du débat télévisé et du temps de parole. Il constate qu’en changeant de scène d’exposition, le discours politique change de format d’énonciation. Les primaires à la télévision permettraient selon lui d’exposer la cohésion des partis politiques avant de mettre en lumière leurs divisions internes ; et les combats sont théâtralisés pour préparer le rassemblement post-scrutin. Dans ce contexte, les petites phrases servent à attaquer l’adversaire sans pour autant créer un conflit, afin de garantir la possibilité d’éventuels ralliements à l’issue du scrutin.

L’approche de Treille n’est pas loin de celle de Mathieu qui, dans son article « les petites phrases comme un instrument des négociations électorales. L’exemple de la Gauche radicale », permet en effet d’appréhender les « petites phrases » comme un outil de négociations. Comme Treille, Mathieu estime que la petite phrase est une ressource qui n’est profitable qu’en fonction des reprises qu’en font les journalistes, et qui sont susceptibles de les populariser. Afin d’étayer sa réflexion, Mathieu prend le cas d’un Congrès du Parti de Gauche en 2009, au cours duquel Mélenchon s’adresse au Nouveau Parti Anticapitaliste et à ses partisans : « Camarades, nous vous tendons la main sans conditions, sans préalable, ne la rejetez pas ! ». Cet exemple met en évidence la reprise de l’expression de Thorez « main tendue ». Mathieu souligne également que le cheminement de la petite phrase n’est pas seulement lié au positionnement du locuteur mais aussi à la trajectoire médiatique qu’elle emprunte.

D’après Boyer et Gaboriaux, une telle disposition consacre en effet la « petite phrase » comme le miroir des configurations politico-médiatiques du moment. Romain Mathieu estime ici que la gauche radicale use des « petites phrases » avant, pendant ou après les négociations politiques, et ceci à des fins stratégiques. Le locuteur en fait usage avec finesse et habileté, afin de créer soit un affrontement, soit un terrain d’entente avec l’adversaire.

Par ailleurs, dans leur article intitulé « Une nouvelle lutte des « clashes » ? Fragmentation des discours de campagne et mutations des clivages (France, 2016-2017) », Gaboriaux et Al-Matary démontrent l’aspect dépréciatif de l’usage de « petites phrases ». À la différence des articles de Treille et Mathieu, les auteures affirment que cet usage traduirait une volonté de fragmentation du discours à des fins proprement polémiques. Selon elles, les acteurs qui convoquent les « petites phrases » chercheraient à décrire les tensions politiques afin de les exposer et de créer du conflit. Selon les auteures, deux types d’énoncés sont souvent utilisés : l’énoncé aphorisé, c’est-à-dire traduit en une petite maxime à valeur générale, qui décrit les positionnements des différents acteurs ; par exemple, cette « petite phrase » qui a circulé lors de la dernière campagne électorale : « Macron, c’est du populisme mondain », formulée par François Baroin, et qui a ensuite été reprise et reformulée par les médias, est devenue un élément de langage pour l’opposition. Ces exemples suffisent à démontrer qu’un énoncé initial peut être, et est souvent, détaché de son contexte, avant d’être coproduit par les médias, puis interprété et soumis aux critiques des différents acteurs sociaux. De plus, les petites phrases résultent parfois d’une surassertion, procédé qui met en relief un énoncé destiné à être repris. Mais dans la plupart des cas ce sont les journalistes qui donnent une certaine autonomie aux énoncés, et les rendent compréhensibles sans nécessairement se référer au contexte initial : « On voit aisément sur quoi repose ce sentiment de détachabilité : il s’agit d’énoncés qui se donnent comme autonomes, d’un point de vue textuel (pas besoin de prendre en compte ce qui précède et ce qui suit pour les comprendre) et d’un point de vue énonciatif (ce sont des généralisations) » (Maingueneau, 2012, p. 12-13).

Annabelle Seoane aborde la « petite phrase » comme une « catégorisation méta-agissante en discours ». Pour cette auteure, c’est le locuteur second qui confère un caractère péjoratif à la « petite phrase ». En qualifiant l’énoncé retenu de « petite phrase », le journaliste se met en avant et disqualifie ou ridiculise le locuteur premier en dénigrant de façon subtile ses propos.

Cet angle d’analyse de Seoane est rejoint par Gaboriaux et Al-Matary, pour soulever finalement la question du cycle de vie de la « petite phrase ». En effet, les multiples reprises des « petites phrases » seraient la cause même de leur déchéance ; car à force de reprises, ces énoncés voient leur sens altéré, voire diminué et même soustrait.

En somme, nous pouvons relever que les « petites phrases » peuvent désigner non seulement des énoncés volontairement surassertés, et formulés dans l’espoir qu’ils seront repris par les médias mais également, des énoncés qui au contraire sont repris parce qu’ils semblent avoir échappé à leurs auteurs. Dans ce cas, ils constituent parfois des provocations, des gaffes, des dérapages.

Il importe de souligner la rigueur d’analyse dont font preuve l’ensemble des auteurs, ainsi que la diversité des illustrations. On pourra tout de même regretter l’absence d’explications concernant un des facteurs qui favorise la reprise et la circulation des énoncés. En effet il n’est pas explicité une notion qui nous semble importante et qui est mentionnée par Krieg-Planque dans « Les ‟petites phrases” : un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques »[1] : la Memoria, qui met l’accent sur les figures et formes favorables à la mémorisation et à la reprise.

Yasmine Adda, Arthur Grégo, Mickael Legot, Fauz Tauk, Pierre Vendeix (promotion M2 2018-2019)


[1] Alice Krieg-Planque, « Les “petites phrases” : un objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques », Communication & langages, 2011, « Les “petites phrases” en politique », p. 23-41.

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