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L'agressivité française en politique : les Anglais perplexes

Quelques jours seulement après l’entrée officielle en campagne du président Sarkozy, le ton semble être donné. Les six semaines qui nous séparent de l’échéance électorale seront marquées du sceau de la diatribe belliqueuse, de la provocation, de la flatterie assassine. Les frasques du candidat UMP exprimées lors du meeting de dimanche dernier n’ont pas échappées aux médias anglais.

Nos voisins d’outre manche, conformes à leur réputation flegmatique, se montrent d’ores et déjà outrés de la tournure que prennent les joutent oratoires de nos candidats. Il faut dire que leur conception du combat politique, bien que parfois marquée d’élan passionnel, reste presque essentiellement dans la retenue. C’est un trait culturel que les Britanniques qualifient eux-mêmes de « british reserve ». On comprend donc que les attaques virulentes du candidat UMP en direction de François Hollande surprennent, voire choquent en Grande Bretagne. The Independant délivre ainsi en l’espace de trois jours deux articles sur le sujet.

Dans son analyse, sous titrée « A peine le président sortant entre-t-il en campagne que les insultes pleuvent », le journaliste John Lichfield met en exergue les contradictions évidentes dont fait preuve M. Sarkozy en ces débuts houleux de campagne. Ainsi, l’auteur reprend certaines expressions entendues dimanche dernier au cours du meeting de Marseille, arguant qu’un « candidat qui a fait la politique d’une caste dont ses amis riches font partie » peut difficilement « s’auto prétendre le candidat du peuple ». Accuser son adversaire d’être un homme «qui ment jour et nuit, faisant partie d’une élite arrogante » n’élève en rien le débat. En guise de réponse à ces allégations peu flatteuses, le candidat Hollande lançait vendredi dernier un appel à une « campagne digne ». Une annonce que l’auteur de l’article juge totalement illusoire, bien qu’honorable.

Le journaliste critique vivement les dérives du président sortant, dont les tentatives de séduction de l’électorat frontiste se calquent selon lui sur la stratégie de campagne de l’aile extrémiste des républicains Américains. Mais outre sa politique, c’est la personne même du président que les Français « rejettent viscéralement ». Les écarts de comportement du président, des insultes aux manifestants en passant par la tentative grossière de cooptation de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD, font de Sarkozy le « pire détenteur du pouvoir sous la 5è république ».

Le journaliste explique que la posture de « candidat normal » de François Hollande se situe aux antipodes de l’hypersarkosysme. Opposé à un Sarkozy qui « a fatigué » les Français et souffre d’un discrédit dont l’extrême droite a su profiter, Lichfield explique les écueils dont M Hollande devrait se méfier. En rassurant les électeurs de gauche sur son programme « anti finance », il risquerait de délaisser le centre dont les voix lui sont nécessaires pour remporter la présidentielle.

Cependant, l’article compte bien nous démontrer que la stratégie de l’UMP peut se révéler payante. « Les intentions de vote en France ont tendance à se solidifier dans le courant de la fin février, début mars », ce qui justifie ces sorties provocantes à destination d’un électorat plus large que celui acquis d’office au président sortant. Lichfield ose la comparaison avec la fameuse fable de la Fontaine Le lièvre et la tortue. Alors que nous approchons dramatiquement de la ligne d’arrivée, « le lièvre aux abois cherche à éliminer la tortue. S’il ne le fait pas, il est cuit. » Le point de vue anglais est donc comme souvent pragmatique. L’auteur juge que l’agressivité du candidat Sarkozy reflète un état de panique, une stratégie du « quitte ou double » pour tenter de rattraper son retard, alors que les sondages les plus récents le placent toujours à la traîne.

Nous conviendrons sans doute que dans l’idéal démocratique moderne, les insultes et les provocations n’ont pas leur place. A cet égard, nos voisins Britanniques ont une approche bien plus lisse que nous de la politique. Peut-être devrions nous nous en inspirer et nous concentrer sur le fond. En tout cas, l’avis de Lichfield semble être fait sur la question : le correspondant du Independant à Paris juge qu’il s’agit de « la campagne la plus sale que la France ait connue depuis des décennies ». Un avis qui semble en avoir séduit plus d’un en France, puisque le directeur de campagne de M. Hollande, Pierre Moscovici, reprenait hier la formule dans une interview accordée à BFM TV.

Xavier Leray

Correspondant Erasmus à ARU, Cambridge, UK

 

Xavier Leray
Xavier Leray
Etudiant en M2, Promo 2012 - 2013

1 Comment

  1. MJP dit :

    Je suis en partie d’accord avec cette analyse. Je pense toutefois
    que vous sous-estimez le côté violent de la politique britannique. Tout d’abord,
    il suffit d’assister à une séance des « Questions au Premier Ministre »
    (Prime Minister’s Question Time) pour
    mesurer à quel point les esprits peuvent s’échauffer et les insultes fuser même
    à la « Mother of parliaments ».
    Puis, il ne faut oublier que le système britannique n’est pas présidentiel. Les
    Britanniques n’élisent pas directement celle ou celui qui dirigera leur pays,
    mais indirectement en votant pour les députés. Ceci permit aux chefs des partis
    de prendre une certaine distance par rapport à ce qui se passe chez leurs
    militants dans les circonscriptions (ceux qu’on appelle les « grassroots »),
    où par contre tout est permis ou presque.  Finalement, il faut tenir compte des
    agissements très partisans de la presse écrite, qui joue pleinement son rôle de
    chiens d’attaque de la politique britannique. On les appelle justement « the
    press pack » : la meute des journalistes. A ce titre, il est
    peut-être significatif que l’article que vous citez soit paru dans The Independent, qui tire son nom
    justement du statut qu’il revendique de journal non-partisan.
    Je pense donc qu’on peut exagérer cette réaction de gentleman outré que provoquerait chez les observateurs britanniques la campagne actuelle
    en France. Par contre, s’il y a une caractéristique des campagnes électorales ici
    qui peuvent laisser pantois les Britanniques, c’est celle exemplifiée par une phrase
    célèbre d’un résident du Palais de l’Elysée (pas l’actuel, bien sûr…) : « Les
    promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. » Au Royaume-Uni, toute la
    campagne électorale est structurée autour des plateformes électorales, et les « manifesto
    pledges » ne sauraient jamais être prises pour autant de paroles vaines qu’il
    serait inconvenant de rappeler une fois le parti victorieux aura commencé son
    mandat. Au contraire, les journalistes britanniques n’auront cesse, tout au
    long de ce mandat, d’interroger les ministres sur la cohérence de leurs politiques
    avec celles auxquelles ils s’étaient engagés noir sur blanc dans leur manifesto. J’ai l’impression qu’une
    telle démarche serait prise pour une regrettable faute de goût en France, où on
    est bien trop subtil pour faire quelque chose d’aussi primaire que de prendre
    les mots des hommes et des femmes politiques à la lettre! Quelle idée ! C’est
    pourquoi la démarche d’un des candidats actuels, qui a trompeté haut et fort
    ses « 60 engagements », peut paraître intéressante, car elle semble prima
    facie rompre avec cette pratique que j’ai évoquée. Cela expliquerait aussi
    peut-être pourquoi d’autres candidats ont trouvé nécessaire de traiter celui
    qui a pris ces engagements de « liar
    both morning and night » (selon la traduction de l’article du Independent que vous cite). Mais si ce
    candidat vient à être élu, pendant combien de temps se souviendra-t-on de ces fameuses
    60 …?