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Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi

A moins de 100 jours du premier tour de la présidentielle, est-il possible pour les médias de garantir leur indépendance face au pouvoir politique ? Quels sont les enjeux derrière ces questions d’influence ?
« Est-il acceptable que le président de la République, à trois mois d’une élection présidentielle, réquisitionne selon son bon plaisir quatre chaînes de télévision et se fasse interviewer par trois journalistes (sur quatre) qui partagent plus que largement ses conceptions politiques, économiques et sociales ? » Telle est la question que pose Bruno Roger-Petit, journaliste au Nouvel Observateur à propos de l’interview présidentielle du 29 janvier.
Cet article du Nouvel Observateur nous ramène à la question de la liberté de la presse en France. Pour répondre à cette interrogation, il est intéressant de la confronter à l’ouvrage de Serge Halimi (directeur du Monde diplomatique et docteur en Sciences Politiques), Les nouveaux chiens de garde (parution en 1997, édition actualisée et augmentée en 2003). Ce livre est une analyse de la liberté de la presse à la française, cette notion « liberté » reste à encore questionner. Serge Halimi dépeint ainsi la connivence qui apparaît depuis les années 1960 entre nos hommes politiques, nos médias et nos chefs d’entreprise. Pour croquer cette relation ambiguë, ce serait un peu comme si l’élu, le journaliste et l’industriel faisaient partie d’une grande famille : la famille « Élite française ». Et dont les membres auraient ensuite choisi une filière : « Moi, je veux être l’élu ! », « Moi, je veux interviewer l’élu ! » et « Moi, je veux contrôler un groupe financier pour aider l’élu ! ».
Claire Chazal admet être comme « frère et sœur » (p.31 du livre) avec l’ancien Ministre Renaud Donnedieu de Vabres (UMP). Cette connivence assumée peut être critiquable dans un régime démocratique, puisque cela pose un problème de déontologie. Dans cet exemple la question de l’indépendance des médias est clairement posée. Les élites sortent des mêmes grandes écoles, il est donc presque naturel qu’elles se côtoient et y créent des liens forts. Comment interviewer en toute neutralité un Ministre qui a été sur les mêmes bancs d’école que soi ?
Mais ce n’est pas la couleur politique qui influence la relation avec les journalistes. Le Président Mitterrand (socialiste) a choisi ses interviewers en 1994 (p.22 du livre) lors de son entretien avec le chancelier Kohl. C’est un procédé courant en France et que personne ne remet en cause. Ce système est en partie possible grâce à l’aide des acteurs financiers. En effet, la majorité des médias de masse en France sont contrôlés par de grands groupes financiers (TF1 par Bouygues, Direct Matin par Bolloré, Le Point par Pinault, Elle par Lagardère, etc.). Ce sont donc de grandes familles françaises qui contrôlent les rouages de l’information : de sa production à sa diffusion.
Alors, cette relation peut en partie nuire à la confiance des citoyens. Si ces derniers ont l’impression que les élites se mettent d’accord sur ce qui doit être su, sur ce qui doit être dit. Peut-être est-ce un des éléments d’explication de la « crise de la représentation » ? La population remet en cause la légitimité des élites politiques. Le manque de transparence est une critique récurrente. Quand on sait que Martine Aubry, Nicolas Sarkozy et Michel Field ont été tous les trois présents (p.31 du livre) en 2000 au mariage de Claire Chazal, cela participe à cette remise en cause. Cette ambiguïté ne fait que renforcer l’idée que politique et médias sont liés. Pour autant, il serait naïf de croire qu’il peut en être autrement. Il est tout de même sain que la société remettre parfois à plat son fonctionnement.
Le mélange des genres ainsi opéré est particulièrement étonnant. On pense par exemple au mercato médiatique de cette année. L’animateur vedette d’Europe1 (Lagardère) devient le rédacteur en chef de Libération (Rothschild) alors que ce dernier prend les commandes du Nouvel Observateur (Perdriel-Lagardère). Et l’actuelle animatrice d’Europe1 n’est autre que l’ancienne chef de l’information de France2 (Président de France Télévision nommé par le Chef de l’Etat). Avec ces pratiques, le citoyen peut remettre en cause la manière de traiter l’information. La connivence entre journaliste et financier est clairement posée.
Du livre de Serge Halimi vient de sortir un film (11 janvier) où l’auteur a lui-meme contribué. Même s’il faut reconnaître que le film est une continuelle manipulation d’images qui -mises bout à bout – forment un bloc très subjectif, il est recommandé de voir ou de lire Les nouveaux chiens de garde. Le montage d’image peut en effet être un moyen de dire des choses. La manière de sélectionner est forcément arbitraire et orientée. On ne peut tout de même nier que le film apporte un éclairage partiel sur le triptyque à la française journaliste – politique – financier.

Maxime Boitieux

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